dimanche 18 janvier 2009

Vendredi 20 Juin – Vallée de l’Ortolo


Ca fait maintenant une semaine que je vis dans cet endroit perdu entre la Méditerrannée et le maquis Corse, dans la beauté et le luxe. Je me suis adapté très facilement à mon nouvel environnement. Aucun problème de ce côté-là, mais aucun mérite non plus.

Qui ne s’adapterait pas à un ancien casernement génois du XVIème siècle restauré avec goût, à une cuisine d’extérieur méditerranéenne équipée d’une machine à glaçon italienne essentielle lorsqu’on veut rafraîchir à la hâte une boisson apéritive, à une piscine hollywoodienne, quant à elle constamment à température idéale, à un sauna finlandais, un hammam marocain, un jacuzzi siffrédien, perché sur un rocher dominant la mer, et j’en passe et des meilleures...
Et si on vient à se lasser de tout ce luxe, il n’y a qu’à emprunter un petit sentier caillouteux qui serpente pendant 100 mètres entre les pins pour déboucher sur une merveille de crique sortie tout droit de l’imagination d’un pêcheur corse qui n’aurait pas vu son île depuis plus de 20 ans. La petite plage est déserte. L’eau est fraîche et claire. On ne doit pas être très loin du paradis.
Seulement aujourd’hui, après avoir passé 1 semaine prisonnier du paradis, il faut redescendre sur terre et redevenir mortel. Les bagages sont dans le coffre, je m’installe à l’arrière du monospace au milieu de mes comparses, autres anges déchus originaires de pour la plupart de Lille et des environs. Un sanglier accompagne la voiture jusqu’à la lisière de la propriété, comme une sorte de Charron, passeur des morts dans la mythologie grecque.
Nous voilà reconduit dans la réalité.

Je prends rapidement conscience de mon grand retour au statut de mortel quand quelques minutes après avoir démarré la voiture accélère sur cette route qui serpente le long de la côte. La vue est de toute beauté et j’ai envie de vomir l’énorme risotto frichti englouti au déjeuner. J’ouvre la vitre en grand. Je n’ai pas envie de faire arrêter mon ami Fabien, qui officie au volant en fan de Sébastien Loeb et j’ai encore moins envie de ponctuer les merveilleux souvenirs de vacances du groupe par une quiche au risotto en espace confiné.
Putain, ce que j’ai mal au coeur.

Heureusement Sylvie, qui pourtant occupe la place du mort qui veut éviter le mal de route, demande à Fabien de s’arrêter quelques instants: elle commence à pressentir un reflux en direction de ses molaires. Fabien obtempère et me sauve la mise.
Nous nous remettons en route pour quelques difficiles minutes supplémentaires et atteignons notre destination : la cave du Clos Canarelli, installée au bord des champs à la sortie d’un charmant village corse, à quelques encablures de Figari.

Une fois arrivés sur le parking écrasé par le soleil, je descends de voiture super-nauséeux et pas du tout prêt à déguster un des meilleurs vins blancs de l’île de Beauté. J’aperçois tout au bout de l’aire bitumée un petit pont qui donne sur le vignoble. Je m’y dirige dans l’espoir de me rafraîchir la nuque avec un peu d’eau descendue tout droit des aiguilles de Bavella pour recouvrer mes esprits en regardant quelques secondes le ruisseau couler. Je ne connais pas meilleure thérapie pour se détendre que de regarder une rivière couler au milieu.
Une fois arrivé sur le pont c’est la déception il n’y a pas de flotte. Le ruisseau est à sec. Son lit est jonché de sacs et bouteilles vides en plastique. Il ressemble à une grosse croute craquelée. J’aperçois même un cadavre de rat ou de chat, je ne sais pas, car ce cadavre est en état de décomposition avancée. L’odeur dégagée n’est pas faite pour soigner ma nausée mais je ne m’éloigne pas et reste à contempler un tableau qui réconcilierait n’importe quel corse avec Nicolas Hulot.
D’une part je suis un peu sous le choc devant un spectacle aussi laid après une semaine passée dans un cocon soyeux et d’autre part je me surprends à réfléchir au contraste entre ce qu’a du être ce ruisseau à la fonte des neiges, voire il y a quelques années, et ce qu’il est devenu à présent. Il est certainement passé en quelques mois de la catégorie site bucolique à celle de décharge publique.
Bizzarement je ne raisonne pas écologie alors que mes pensées se sont perdues dans ce petit torrent assèché.

Non, en fait je suis plutôt en train de me regarder le nombril et de me dire que moi aussi je suis à sec. Et je ne parle pas des verres de blanc qui m’attendent à l’intérieur du chai. Depuis quelques minutes je n‘ai plus mal au coeur, mais maintenant je m’aperçois que depuis quelques mois ce dernier est tari.
Je suis venu seul dans la vallée de l’Ortolo. Je n’ai partagé ce moment qu’avec mes amis. Je n’ai pas de compagne et je ne suis amoureux de personne. Il n’y a pas d’eau et pas de courant en moi. Pire encore je me dis qu’il y a certainement des sacs et des bouteilles plastiques. Ces derniers temps je picole plus, je fume plus, je suis moins sociable, je suis moins présent dans les conversations. Je suis plus stressé et surtout je ne suis pas trés fan de mon personnage. Je ne tente plus beaucoup et je ne crée rien. Et le rat crevé en train de pourrir en moi qu’est ce que c’est ?
D’ailleurs, l’odeur de charogne devient vraiment dérangeante. Les idées noires commençant à me monter trop violemment au cerveau je décide de tourner le dos au carnage écologique et de battre en retraite vers la cave où mes compagnons de route sont allés chercher un brin de fraîcheur et des litres de vins corse. Je rentre dans le chai. Comme je m’y attendais, il fait moins de 20°C et les autres en me voyant, et pour ne pas interrompre les explications de Christian, l’oenologue, me jettent des regards complices et interrogateurs. « Où étais tu ? »

Christian est en train d’expliquer, avec sa flamme apparemment toute calculée, une nouvelle technique de vinification des blancs qui consiste à réintégrer les mous dans les fûts après fermentation. Le procédé doit complexifier et décupler l’arôme du cépage vermantino ce qu’il nous propose de vérifier par le biais d’une dégustation comparative.
D’habitude curieux, je me fous à cet instant de ses explications alambiquées je prends un verre et descends quasiment d’un seul trait les crus proposés à la dégustation, et ce indéfféremment de leur couleur. Muscat, rouge, rosé et blanc tout y passe histoire de faire passer le coup de mou et sans détecter le goût de mou.

A l’issue de la visite je suis requinqué et mon esprit vagabonde sur des slogans vantant les mérites du vin de pays alors que nous montons l’escalier qui nous mêne au magasin de la cave. Si le Bordeaux est le vin des malades, le vin corse est celui des dépressifs. Pas mal.
La petite troupe se répartit dans le magasin et Christian joue désormais l’opus commercial de sa partition. Je suis toujours distrait. Pas question pour moi d’acheter des bouteilles, mes bagages de soute sont déjà remplis de charcuterie corse et l’émergence d’Al Qaeda a rendu impossible le transport du pinard en cabine. Mon regard vagabonde par la fenêtre pour admirer la descente du soleil sur les plans de vigne qui colonisent la plaine de Figari.
Ce faisant je croise mon reflet dans la vitre. Je suis en forme, hâlé, sculpté par une semaine, passée en maillot de bain, à nager, plonger, manger et dormir. Une barbe d’une semaine me donne un air de Peter O’Toole en pleine entreprise de fédération des tributs bédouines du Rub al Khali.
J’aime beaucoup ce reflet. Finalement je suis toujours fan de moi-même et je me sens prêt à faire mon retour sur le continent avec pour objectif de remettre le torrent à flot dans les mois à venir.
Des flots tumultueux si possible.

Lundi 7 aout – après Massa e Cozzile

Je viens de rentrer chez moi après une semaine de vacances en Toscane et j’ai décidé de changer de braquet. Et comme disait une amie le braquet, c’est juste une histoire de cyclisme, une façon d'avancer plus vite sur du plat ou en côte, l’important étant quand même de pas crever.
Je décidais aussi que ce changement de braquet se traduirait par une connexion sur un site internet d’un type un peu spécial : adopteunmec.com.
J’irai y chercher LA femme.

Il y a de celà encore 2 mois je voyais ce type de média comme un moyen assez pathétique d’aller trouver chaussure à son pied. C’était pour moi un outil destiné à des mecs qui n’ont pas compris qu’ont peut recontrer une femme fantastique dans un bar, dans le métro, sur son lieu de travail ou encore parmi les amies de sa soeur. Ou bien un outil de recrutement pour serial-niqueurs.
Ou encore un moyen pour les nanas qui n’avaient toujours pas réalisé qu’on vivait au XXIème siècle et qu’il n’y avait pas besoin de se planquer derrière un écran pour aller faire une offre de service à un gars qu’elles trouvaient à leur goût.
Ou bien un outil pour serial-niqueuses.
Dans tous les cas rien de bien reluisant qui eût pu m’inciter à créer mon profil sur Meetic et à m’inscrire dans une des catégories sus-nommées. A fortiori dans les 2 dernières ...

Mais le mois de juillet et les quelques jours que j’allais passer en Toscane allaient ébranler ces confortables certitudes.

Tout d’abord le contexte avait évolué depuis fin juin. Je m’étais fixé un challenge énorme et débile à la fois. J’avais décidé de tomber amoureux rapidement et par rapidement j’entendais en moins de temps qu’il n’en faut pour faire naître un enfant dans un couple présidentiel franco-italien.
D’ailleurs mon défi n’était peut-être pas si débile et énorme que cela car rien dans les médias ne semblait discréditer l’hypothèse selon laquelle on pouvait rencontrer sa belle en octobre, l’emmener chez Disney avec des paparazzi en novembre, la présenter à sa maman en décembre sur le chemin du Vatican, l’épouser en janvier et la voir afficher son désir de maternité en première page des tabloïds en juillet.
Si un petit quinquagénaire au regard de Droopy était capable de ce genre de prouesse, pourquoi pas moi ?

Bien plus que le succès de la love-story présidentielle, c’est celle de mon ami Marco qui m’avait interpelé. Après quelques années de pérégrinations sur Meetic il avait fini, au premiers bourgeons du printemps, par rencontrer une belle chinoise prénommée Sun-Ye.
J’avais rencontré Sun-Ye début juillet. Elle était grande, très féminine, fière de ses origines, intelligente et en pleine rédaction d’une thèse d’anthropologie. Elle parlait un français très fluide au vocabulaire riche malgré seulement 3 ans de présence sur le sol Français. Le seul défaut qu’on pouvait lui trouver c’est lorsqu’on demandait où était passé une personne qui avait besoin d’utiliser les commodités, elle répondait parfois « Il est allé faire caca ». A mon avis sa réponse dépendait de la tête et de la demarche du type qui se levait pour aller satisfaire un besoin pressant.
Loin d’en faire un défaut, je trouvais que cette caractéristique rendait Sun-Ye encore plus exotique. Je la trouvais délicieuse et Marco l’avait rencontré sur le net.

En homme de conviction, je me disais quand même que je devais laisser sa chance au monde réel de prouver qu’il pouvait être un pourvoyeur efficace de rencontres dans un premier temps et de sensations amoureuses dans un second.
Durant ce mois de juillet je me mis donc à trainer mes guêtres de droite et de gauche et je fis quelques rencontres avec des représentantes de la gente féminine aux styles divers et variés.
Il y eut tout d’abord Tomoko, une artiste peintre japonaise rencontrée lors de son vernissage, mais Tomoko sous ses allures d’artiste anti-conformiste était dotée d’une mentalité traditionnellement japonaise. Elle avait été éduquée dans le but de servir son homme sur tous les plans. Bien que cette perspective eut pu paraître enchanteresse j’avais déjà fait auparavant le tour de la question et savais que je ne pourrais pas tomber amoureux de ma domestique.
Ensuite il y eut Claire rencontrée furtivement à Lille un typique soir de 14 juillet, c'est-à-dire au Network Club lors d’une soirée R&B. Claire était curieuse, avait l’esprit vif et un visage extrèmement harmonieux que ses yeux de cocker rendait encore plus expressif. Mais elle était l’amante d’un homme marié et venait d’apprendre dans la semaine que sa mère souffrait d’un cancer et qu’en conséquence le seul type de rencontre masculine qu’elle envisageait c’était un compagnon avec qui descendre des litres de mojitos glacés et bien tassés.
Enfin il y eut Juliette qui vint me demander du feu sur une péniche lors d’une soirée électro. C’était une belle blonde au yeux bleus, à l’allure tellement saine et allemande que si elle avait été coiffée comme la princesse Leïa personne n’aurait trouvé à y redire. Mais Juliette n’était pas allemande mais bordelaise et comme de nombreuses habitantes de cette ville c’était une bourgeoise tape-à-l’oeil à la conversation ennuyeuse car stéréotypée. Mais mon nouveau briquet s’avérant être turquoise comme ses yeux et comme le petit haut à bretelles sculptant sa poitrine généreuse, je me décidais à entamer la conversation. Une conversation qui se résuma en un échange de lieux communs et qui s’avéra, comme de bien entendu, ennuyeuse.
Nos échanges mollassons s’enlisant elle me tendit une carte de visite et le lendemain nous denvinmes Friends sur Facebook.

J’avais peut-être changé de briquet ces derniers jour mais niveau du changement de braquet l’évolution était loin d’être évidente. J’avais du me gourrer d’une lettre au moment où je prenais mes résolutions. Il était donc temps de prendre à nouveau des vacances pour réfléchir à nouveau et revoir posément ma stratégie.

Ca tombait bien car je devais passer une semaine en Italie avec 5 amis, dans une petite maison dominant la plaine Toscane depuis le village de Massa e Cozzile.
Je rejoignais Fabien et sa BMW X6 à Reims. Nous roulâmes pendant plus de 12 heures avec une petite fouille intégrale à la douane suisse du col de la Faucille et des escales mouvementées à Dijon et à Lausanne. Durant ce laps de temps, bien calés et climatisés dans son 4x4 de footballeur, nous abordâmes divers sujet dont celui de mon absence de vie sentimentale. Fabien procédait tel un psychanaliste : une bonne écoute et de courtes orientations pertinentes.
A la lumière de cet échange j’avais une nouvelle fois la confirmation d’une évidence : je devais évoluer. Je devais changer comportement et habitude. En bon cadre sup’, j’allais donc m’offrir un petit séminaire « positive mind-building » à l’ombre des cyprès et des oliviers.

Nous atteignîmes finalement notre destination par un étroit chemin de terre cahoteux. Aurélie, Christine, Carole et Gilles nous attendaient pour l’apéro.
Le séminaire s’annonçait bien. Le frigo et la cave étaient garnis de produits italiens. La table de la terrasse aussi.
Les choses sérieuses commençèrent par un rosé frizzante, des olives et de la mozzarella affumicata et le surlendemain elles se poursuivirent au beau milieu de la piscine par une conversation sur l’internet v2.

Carole, organisatrice d’évènements pour une agence de communication développait, sanglée dans son maillot de bain argenté, une théorie sur ces sites qui ont démarré leur activité à la fin du siècle dernier, lors de la bulle internet, en créant ou exploitant un besoin nouveau, né d’internet. Son credo était que ces sites après avoir été innovants se raccrochaient à de vieilles ficelles pour perdurer. L’exemple type étant selon elle Meetic, qui dans l’espoir de trouver un second souffle lançait MeeticAffinity, un succédané d’agence matrimoniale.
Carole ajoutait au passage que ça faisait belle lurette qu’elle n’était plus sur Meetic et qu’elle préfèrait AdopteUnMec, qui est beaucoup plus drôle et inventif. D’ailleurs, ajoutait elle, ce qui est génial sur le web c’est que comme tout va plus vite, il y a aussi plus de changement dans le monde de la virtualité.
A ces mots je dressais une oreille. Je ne sais pas pourquoi mais l’idée de me faire adopter m’était tout de suite apparue comme sympathique. Je lui demandais, faussement détaché, ce qu’il y avait de plus drôle et inventif sur AUM.
Elle m’explique que les femmes sont des consommatrices dans un grand supermarché où les hommes sont en rayons et que lorsqu’une femme trouve un produit masculin a son goût, elle l’adopte et le place dans son caddie. Ce n’est qu’une fois adopté par la consommatrice que l‘homme sera autorisé à lui adresser des mails pour tenter de la séduire. C’est ludique et en plus l’univers graphique est très sympa, « tout rose avec des petits caddies ».
Littéralement captivé je me redressais de mon matelas pneumatique gonflable et je posais d’autres questions à Carole et plus elle répondait plus j’avais la certitude que j’irais faire un tour sur ce site à mon retour de vacances.
Carole, elle-même, s’en était aperçue et me demandait : « Ca a l’air de t’intéresser à mort AUM ? ».
Je lui répondais que non pas vraiment mais que j’étais naturellement curieux et donc je posais pas mal de question sur tout et n’importe quoi.
Bien que démasqué je rangeais l’adresse www.adopteunmec.com dans un neurone que je m’efforçais de ne pas endommager les jours suivants du fait de mes abus de spumante, frizzante et mauvais chianti.

Revenu chez moi, à Paris, après avoir fait l’inventaire des factures qui m’attendaient au courrier et m’être servi une petite collation accompagnée d’une San Miguel bien fraîche, je viens de relire ce fameux neurone et par conséquent je décide de mettre mon PC sur ON.

Quelques minutes plus tard me voilà connecté sur AUM.

Comme l’a décrit Carole le portail d’accueil est rose bonbon et quelques spécimens mâles s’y affichent en dessous de la devise « AUM : hommes-objets à câliner ».
Leurs photos leur permettraient de postuler sans problème à un casting Ultra-brite ou pour un second rôle dans une série B hollywoodienne. Les pseudonymes, souvent anglicisés, se veulent vendeurs et rebelles comme « Vince », « ItaloBoy » ou « Ice cream ».
Histoire d’avoir une idée un peu plus précise de la concurrence je décide de lancer une requête pour avoir un aperçu des mâles en rayonnage en région parisienne.
A la lecture des résultats les tendances aperçues en page d’accueil se confirment. Beaucoup de beaux gosses s’affichent. La clientèle est plutôt jeune, autour de 20 ans, mais pas seulement. Je découvre également une mouvance « pack-de-6 » comme on dit outre-atlantique. Un bon nombre de candidats à la vente s’affichent torse nu et tous abdos dehors (le fameux « 6 pack ») donnant à certaines fiches l’allure de la page « mars ou le début du rut animal » du calendrier du Stade-Français, version équipe B ou C.
Dans la mouvance « pack-de-6 » on découvre aussi quelques « hommes-crevettes », une variante de l’homme-objet chez lequel on voit le torse, toujours glabre, parfois la queue mais jamais la tête.
Bref, l’examen de la concurrence ne m’effraie pas vraiment mais dans une économie où de plus en plus l’offre crée la demande je me dis que cet étalage de testostérone n’est pas à négliger.
Je décide donc de m’inscrire dans l’offre globale en essayant un léger démarquage par le biais de l’humour.
Dans la foulée je décapsule une autre San Miguel, je télécharge mes photos de vacances et je trouve une photo de plain-pied où j’apparais en marcel, tous biscotos dehors, dans les vestiges d’un cirque romain. Pile-poil !
Je télécharge cette photo et aussitôt je crée mon profil sous l’étiquette « Gladiator ». Non faut quand même pas déconner : ça fait trop 1er degré !
Mon avatar se nommera plutôt « Spartakus », avec un K histoire d’afficher mes affinités Marxistes et, pourquoi pas, de me faire adopter par une prof d’histoire. J’ai toujours eu un faible pour les profs d’histoire.
Je renseigne les informations pratique assez sérieusement. J’aime lire, écrire, faire la cuisine, oui j’ai une baignoire et non je n’ai pas de 4x4 ou de voiture de sport.
Dès que j’ai fini je mets le tout en ligne et je me dirige vers mon frigidaire pour saisir la dernière bière, histoire de célébrer la naissance de Spartakus dans le monde virtuel d’AUM.
De retour devant mon écran j’ai à peine avalé la première gorgée de bière qu’un pop-up rose apparaît : « CrazyGirl 59 vient de vous ajouter à son caddie ».

Il est 1H27 du matin. Nous sommes lundi, je recommence à travailler dans moins de 8 heures et Spartakus est prêt pour l’adoption.

Jeudi 17 aout – Terrasse du café Le Cadran, rue Montorgueil, Paris

Je suis installé en terrasse devant un verre de sancerre blanc. J’ai hésité avec une 1664 pression mais l’été est tellement pourri à Paris que je n’ai pas eu très envie de me rafraîchir. Comme j’ai déjà pris l’option « petit polo blanc », que je regrette un peu du fait d’un léger vent d’ouest qui adoucit les 22°C ambiants, je me suis réfugié dans la version estivale du vin chaud : le petit blanc frais.
Je tourne nonchalamment les pages de mon bouquin, « Petits suicides entre amis » de Paasillina et j’attends. J’attends Jane, alias Shoppeuse, 32 ans, pulpeuse, qui m’a averti par SMS qu’elle avait 20mn de retard parce qu’elle devait s’occuper du chien de sa soeur.
C’est mon premier rencard sur AUM.

Et c’est un rencard acquis de haute lutte car mes débuts sur AUM ont été quelque peu chaotiques du fait certainement de mon manque de pratique sur des sites tels que Meetic.

Le lendemain de mon retour de Toscane j’étais de retour du bureau après une journée que j’avais passé aux abonnés absents du fait des fatigues du voyage cumulées à mes errements de la veille sur la toile jusqu’à une heure tardive. Je me reconnectais à AUM après le dîner pour faire le point sur mes demandes d’adoption.
Et là mauvaise surprise ! Le message suivant s’affiche : « Les hommes connectés sont trop nombreux. Vous devez patienter pendant les heures de pointes (18h-01h)
Une fois connecté, le site comportera plus de 50% de femmes »
Bon gré mal gré, je décide de refaire une tentative un peu après 23h00. Même cause, même effet. Je remarque un message en bas de la page, auquel je n’avais pas prêté attention lors de ma précédente tentative : « Encore faim? (sic) Grugez la queue systématiquement et faites plus de rencontres en devenant un VIP ou en parrainant 5 amis ».
Je réessaie encore à 23h30, à 0h00, 0h20, 0h55.
Idem.
Ma tentative de connexion de 1h02 aboutit quant à elle comme par miracle
Je trouve le procédé médiocre mais tellement typique du site internet le plus banal. L’accès de base au site étant gratuit la rémunération se crée en achetant des privilèges, comme au moyen-âge, ou en générant le plus de trafic possible sur le site. En résumé et en schématisant à peine, on m’incitait, soit à payer pour rencontrer une dame à qui je tiendrais compagnie, soit à inviter 5 de mes potes célibataires à grossir les cohortes d’hommes-objets. Tout ça pour que je puisse consulter entre 18h et 1h les demandes des nombreuses clientes du grand supermarché désirant faire de Spartakus leur petit animal de compagnie.
Une procédure de contournement devait pouvoir s’envisager mais en attendant je n’avais qu’une envie : faire l’inventaire de ces fameuses demandes.

Et là 2ème déception la liste était vide.
Pas une seule demande de mise au panier.
Mon profil avait juste été consulté une seule fois, par une acheteuse répond au doux pseudo de « Psychopathe ».
Même CrazyGirl 59, la petite Lilloise qui m’avait mis au panier hier soir n’avait pas répondu au charmant message que je lui avais envoyé la veille au soir alors que la lecture de sa fiche m’apprenait qu’elle s’était connectée dans la journée.

Ma stratégie de vente était donc à réexaminer de fond en comble mais la priorité consistait à pouvoir me connecter à AUM en dehors de mes heures de bureau et surtout en dehors de mes heures de sommeil. Comme il était hors de question que je paie pour être un produit en rayonnage –question de principe - je décidais d’inviter quelques amis à créer devenir des produits en rayon ou des vaches à lait. Au choix.

Le lendemain seul Christophe le Brestois avait créé un compte. Il m’avait envoyé un petit mail pour me remercier du tuyau. Il trouvait le concept amusant et avait même été adopté illico par une dénommée CrazyGirl 59. Et puis surtout quand on habite Brest ce type de site web était une aubaine pour tuer le temps.
Je tiquais à peine sur son adoption par la fille folle du Nord qui apparemment avait décidé d’adopter toute la populace masculine du site AUM, histoire d’obtenir le score le plus élevé sur AUM (ndla : une cliente gagne des points sur AUM à chaque fois qu’elle met un mec au panier). Par contre j’envisageais immédiatement de créer moi-même les 4 amis restant à inviter sur le site. Je récupérais 2 vieilles adresses e-mails dont je ne me servais plus, j’en créais 2 autres et le tour était joué : j’avais mes 4 avatars.
Je m’appliquais quelque peu pour créer le 1er profil en complétant sommairement la fiche et en affichant une autre de mes photos de vacances où j’étais photographié de loin, donc méconnaissable, devant un étalage de vélos pour enfants. Histoire de garder une référence aux combat de l’antiquité je l’appelais Horace.
Puis pour le profil suivant je ne remplissais rien et je l’appelais sans surprise Curiace. Naissaient sur le même mode Hector et puis « le Baron de Brâne », parce que je n’avais plus d’inspiration antique et puis aussi parce que je lui avais collé comme photo de profil une étiquette d’une bouteille de BrâneCantenac, un grand cru de Margaux et accessoirement le 1er vin de la propriété.

Une fois mes 4 amis créés je pouvais passer la totalité de mes soirées à me connecter en toute liberté sous le pseudonyme Spartakus, en buvant des bières et grignotant des tortillas au guacamole. Encore quelques semaines à ce rythme et le bide du beau gladiateur traînerait par terre.
De plus je pouvais désormais balancer une dizaine de charmes par jour et à toute heure donc, pour attirer l’attention des clientes, au lieu des 5 par jour dont je bénéficiais à mon inscription.
Je peaufinais donc ma stratégie de vente au cours de mes soirées aoutiennes. J’affichais de nouvelles photos de profil et je regardais laquelle générait le plus de visites sur ma page.
Et puis j’essayais aussi d’améliorer l’argumentaire de vente sur ma page. De le rendre moins lourd et un peu plus humoristique et ça ce n’était pas gagné…

Mais ma situation s’améliorait progressivement et comme j’envoyais plus de charmes avec un meilleur profil j’obtenais quelques réponses positives ici et là.

Enfin pour toute réponse positive je n’obtenais que le message suivant «Lolita vous offre la possibilité de discuter avec elle. N'hésitez pas à lui envoyer un message pour tenter d'atterrir dans son panier ! ».
La cliente pour toute débonnaire qu’elle soi n’en était pas pour autant créative. De plus comme presque toutes avaient inscrit dans leur profil que l’humour les faisait craquer cette invitation pouvait se traduire par un « Et maintenant faites moi rire jeune homme. »
Dans un premier temps j’avais un peu de mal à faire le mariole sur demande et je me contentais d’envoyer un petit mot gentil sur ses goûts musicaux ou à propos de ses photos sur lequel elle a un regard magnifique.
Etonnamment mes messages restaient systématiquement sans réponse.

Dans le cas de la dénommée Lolita une superbe eurasienne, fan d’Hitchock et aux formes alléchantes je décidais qu’un changement de braquet s’imposait et je lui envoyais le message suivant : « Félicitation, tu viens de gagner le prix du plus beau décolleté de tout le site AUM. Ta récompense au choix : un billet pour le dernier film d’Hitchcock ou 15mn de tchatt avec moi. »
Mon navigateur se mit alors à afficher le message suivant : « Vous ne pouvez pas encore contacter Lolita car elle ne vous a pas encore ajouté à son panier mais vous pouvez lui envoyer un charme pour lui signaler qu’elle vous intéresse. »

Je réessayais d’envoyer mon mail mais le même message s’affichait : « Vous ne pouvez pas encore contacter Lolita… »
Diagnostic facile : un bug d’AUM !!!
La stratégie de contournement : renvoyer un charme à Lolita pour qu’elle me renvoie un message tout frais.
Le résultat : nouveau pop-up d’AUM « Pas plus d’un charme par jour à la même cliente »
J’étais terriblement frustré par cette situation. Un incident mécanique pile au moment du changement de braquet ! Par dépit je me dirigeais vers mon bar et je me servais un triple whisky Oban bien tourbé.

Diagnostic facile : AUM et ses turpitudes augmentaient mon alcoolémie. Certes il ne fallait pas nécessairement être chercheur au CNRS pour conclure qu’une activité adductive se déroulant face à un écran augmentait le risque de consommation de boissons alcoolisées.
Dans ce cas précis j’avais l’impression qu’AUM créait le contexte de l’addiction et qu’à chaque événement marquant j’allais me servir un verre.
Je sirotais lentement mon Oban en me demandant si désormais on pouvait entendre des confessions de pratiques alcooliques liées à internet dans les réunions des AA (Alcooliques Anonymes).

Un samedi en fin d’après-midi une bonne surprise m’attendit au coin d’une gorgée de bière et une jolie cliente me mit au panier en ajoutant un petit mot doux. Enthousiasmé par cette démarche plus personnalisée, je me sentis beaucoup plus confiant et l’échange qui s’en suivit prit à peu près la tournure suivante :

Elle :« Hey hey !! salut toi !!!! bon bah voila je t ai mis direct dans mon panier j espère que tu y seras bien !!!!! »
Moi :« Bonjour Sacha, (ndla : j’avais remarqué que sur une des photos elle portait un collier sur lequel était écrit Sacha et j’ai tenté le coup)
Merci pour la mise au panier. Je suis très à l'aise la dedans. En plus tu es canon et sais prendre l'initiative, tout ce que j'aime.
Il y a juste un petit problème : niveau pilosité j'ai plus le torse de Banderas que celui de K. Reeves et si tu as un problème avec les poils ça risque de ne pas le faire. Pas vrai ? »
Elle : « Sacha ????? non moi c est Valérie !!!!!!!! (ndla : j’avais tout faux sur ce coup). J’ai surtout un soucis avec les poils éventuels sur mon corps !!!!!!!! »
Moi : « Alors bonsoir Valérie moi c'est Ludo,
Ca pourrait le faire étant donné que mes poils ont plutôt tendance à rester sur mon corps »
Elle : « oui c est mieux lol »
Moi : « et tu bosses la nuit ? »
Elle : « oui suis hôtesse dans une boîte et toi ? »
Moi : « moi dans les nouvelles techno. Ca te dirait de prendre un verre demain ? »
Elle : « Je bosse demain soir mais lundi ou mardi c’est possible. »
Moi : « Lundi ou mardi comme tu préfères. Je termine vers 19H00 et je propose qu'on se retrouve qq part dans Paris et qu'on prenne l'apéro.
Tu n'as rien contre les cravates ? »
Elle : « ha non je n ai rien contre les cravates!!!
Alors pour lundi ou mardi je ne peux pas encore te confirmer car j ai des tas de choses à faire en début de semaine notamment je me cherche une voiture et donc je cours partout!!!!!!! »
Moi : « Remarque les cravates ça s'enlève au besoin et pas seulement à l’apéro.
Je te laisse prendre contact avec moi pour décider du jour. mon mail est ludo@yahoo.com »
Elle : « très juste pour la cravate lol. Moi c’est valerievalerie@yahoo.fr. A la semaine prochaine. »

Voilà qui était prometteur mais en attendant aucun rendez-vous à l’horizon. Bien décidé à franchir ce cap au cours du week-end, je redoublais d’ardeur et de créativité afin de terminer la première épreuve ou plutôt le 1er tableau.
Car il faut bien l’avouer sur AUM j’avais l’impression de jouer à un jeu d’arcade. Ou plutôt à un FPS (First Person Shooter), un jeu de tir subjectif comme on est sensé dire en Français. Le FPS c’est ce type de jeu avec lequel on balade un personnage dans une réalité virtuelle en tirant tout ce qui passe.
Mieux même. J’étais dans un épisode des Sims ou dans une zone de 2nd Life dans lesquels je devais draguer sur internet. J’imaginais déjà le titre du jeu : « AUM : Cyber-conquer the Woman ».
Cette expérience de mise en abyme, plus saisissante que les boucles d’oreille de la vache qui rit, avait vraiment quelque chose d’enivrant.

Armé de cette nouvelle perspective et d’une méthode à peu près au point, j’obtenais rapidement quelques résultats lorsque certaines acheteuses m’autorisaient à entrer en contact épistolaire avec elles.
Et c’est ainsi qu’au terme d’un échange de mail mené de manière très rationnelle et habile, la dénommée Shoppeuse me proposait un tchatt sur MSN.
Seulement voilà un nouvel écueil se dressait dans ma quête : MSN n’était pas installé sur mon antique PC portable. La version que je téléchargeais péniblement, que j’installais encore plus péniblement, boguait toutes les trois minutes. Néanmoins, le dimanche soir, en appliquant toujours la même stratégie je réussissais, au terme de 40 minutes de bribes de conversation à la fois chaotiques et techniques à décrocher un rendez-vous pour le mardi suivant.

Et c’est ainsi que je me retrouvais au coin des rues Montorgueil et Tiquetonne à la dénommée.
Je venais de finir mon petit blanc frais. Un peu nerveux, ce qui est normal pour un premier rendez-vous.
Au même moment je vois apparaître une jeune femme, ressemblant vaguement à Jane, un setter noir et blanc au bout d’une laisse. Seul problème : cette jeune femme est obèse.
Voyant que je la regarde elle me fait un petit sourire et se dirige vers ma table.
Merde ! Et moi qui croyait qu’une telle situation n’était possible que dans les meilleurs films de Max Pécas ou comme dans « Courage fuyons » d’Yves Robert. Que devais-je faire ? M’enfuir en rampant sous les tables ?
Non.
Pour le moment j’assiste juste, paralysé, au débarquement de Jane sur la terrasse.

A peine est elle entrée dans le périmètre de la terrasse que le setter en question déclenche une bagarre avec un petit caniche blanc à un couple gay. Prince, c’est le nom du setter, devient difficilement contrôlable et menace de croquer Chouquette, la petite femelle caniche.
Que faire ? Je considère à nouveau la situation et il est clair que a démarche de Jane a quelque chose de malhonnête, alors pourquoi ne pas profiter du marasme régnant sur la terrasse pour m’éclipser à la Pécas.
Carrément intéressant comme option.

L’hésitation dure deux secondes et je décide d’assumer mon erreur: avoir investi 10 jours de mon temps pour vivre ce moment.
Je me lève donc et je tire vigoureusement sur la laisse de Prince au grand soulagement des maîtres de Chouquette, à deux doigts de perdre leur bébé.

La glace devrait être brisée entre Jane et moi grâce à mon rôle de casque bleu canin mais ce n’est pas la cas. Je n’en ai aucune envie et je commande donc un nouveau sancerre blanc pour m’aider à verbaliser mon trouble.
Pour Jane ce sera une eau minérale gazeuse. Elle bredouille. Elle aussi est mal à l’aise certainement parce qu’elle sent bien qu’il y a eu un petit dol comme on dit dans le monde des affaires.
Comme elle est vraiment très crispée, j’essaie de discuter tranquillement de choses et d’autres. S’en suit une discussion plutôt agréable quoiqu’un peu crispée.
On parle du mois d’août pourri, d'Andorre dont elle est originaire, des setters dépressifs qui vont jusqu’à s’arrêter de vivre, de sa dépression à elle qui va mieux depuis quelques mois et qui lui a causé une prise de poids importante ces derniers temps.
De fil en aiguille nous en arrivons donc au sujet qui me tarabuste depuis le début de notre conversation.
Moi : « D’ailleurs sur AUM tes photos doivent dater d’avant ta dépression, non ? »
Elle : « Oui »
Moi : « ... »
Elle : « Je me trouvais mieux avant. »
Moi : « ... »
Elle : « Mais apparemment ce truc pose problème aux mecs avec qui j’ai des rendez-vous. »
Moi : « Alors pourquoi tu ne changes pas de photo ? »
Elle : « Sinon je n’aurais peut-être plus de rendez-vous. »
Moi : « T’en auras peut-être moins mais au moins ils seront peut-être plus concluant.
Elle : « Alors toi aussi tu me trouves trop grosse ? »
Moi : « Euuuh, non... mais je te trouve pas très honnête sur ce coup. »

A ce moment là mon portable professionnel se met à sonner. Je décroche et me mets à répondre : « Salut Gilles, comment ça va ? » et pourtant je n’ai pas d’interlocuteur. Et pour cause je viens de m’appeler depuis ma poche gauche avec mon portable personnel. Cette prouesse est rendue possible par le fait qu’ayant tellement zappé sur la TV numérique j’ai effacé les chiffres sur les touches de ma télécommande ce qui m’a donné le don de numéroter sur un clavier à l’aveugle.
Un super-pouvoir dont je ne pensais jamais me servir un jour pour me sortir d’une situation délicate.
Après 3 mn de conversation avec ma main j’annonce à Jane que je vais retrouver des amis qui dînent non loin d’ici.
Elle : « Tu y vas déjà ? Et si ça avait accroché entre toi et moi ?»
Moi : « Alors j’aurais décommandé mon dîner et je serais resté. »
Sur ce je règle les consommations, je lui fais la bise et lui dis au revoir tout en pensant adieu.

Je me mets en marche d’un pas pressé, tête baissée, sans me retourner, afin de rejoindre Gilles qui, ce soir dîne vraiment non loin du quartier des Halles avec quelques amis.
Tout en cheminant je visualise à nouveau le film de la dernière heure écoulée et je me mets à sourire.
Je viens de vivre un excellent début de soirée. J’ai eu une petite décharge d’adrénaline et je viens de compléter le 1er tableau de « AUM : Cyber-conquer the Woman » grâce à un super-pouvoir improbable.
J’ai hâte de rentrer chez moi pour me caler devant mon PC et compléter le 2ème tableau qu’on termine lorsqu’on vit un rendez-vous qui débouche sur autre chose qu’une fuite.
Bien sur si ce rendez-vous débouche sur une folle partie de fesses on réalise un meilleur score que s’il entraîne un autre rendez-vous.
Je ralentis quelque peu. Je relève la tête.
Un grand sourire traverse toujours mon visage.

J’ai envie d’un tartare frite arrosé d’un pichet de gamay frais pour partager avec mes amis l’histoire de mon rendez-vous burlesque.

Jeudi 28 août – chez moi, Paris, XIVème arrondissement

8h10 ! J’ouvre péniblement les yeux. Un peu comme d’habitude sauf qu’aujourd’hui j’ai en plus un gros mal de crâne et que je ne sens plus du tout mon bras gauche. Après vérification opérée au moyen du bras droit, il s’avère que le-dit bras gauche est toujours en place. Il est juste sévèrement ankylosé car je viens de passer la nuit en boule, comme un hérisson, sur mon canapé club en cuir marron.
Je me redresse doucement en me frottant l’arrière du crâne et la vue d’une bouteille de whisky à moitié vide sur la table du salon combinée à une forte sensation de soif expliquent, quant à elles, que mon front résonne comme un tambourin géant.

Je gagne la cuisine pour me servir un jus d’orange et une aspirine. La vue de ma paire de chaussettes de la veille gisant dans le récipient du tri sélectif, celui pour les emballages bien sûr, me conforte un peu plus dans l’idée que la fin de soirée m’a vu perdre quelques repaires. Notamment celui indiquant le panier à linge sale.

Sur la table un ordinateur portable repose fermé. Pas éteint, juste mis en veille. Sa seule vue suffit à me remémorer l’enchaînement d’évènements qui m’a amené à passer une nuit peu propice au sommeil.

Les choses avaient commencé à s’emballer sérieusement le lundi 19 août 2008, au retour du Gallopin, un restaurant du 1er arrondissement où j’avais retrouvé un groupe d’amis, suite à mon 1er rendez-vous AUM avec Jane.
Etant arrivé en retard pour l’apéro, j’en expliquais les raisons et le récit de cette rencontre burlesque avait captivé l’auditoire. Certains se montraient curieux et d’autres, comme Virginie, trouvaient pathétique que j’en sois réduit à de telles extrémités pour draguer. Virginie prenait également la défense de la pauvre Jane, victime de son physique en surpoids. Histoire de me la jouer sans foi ni loi, je lui répondais ironiquement qu’on vivait désormais dans une ère de capitalisme moderne où les humains étaient des produits en rayon sur internet et que seuls les meilleurs produits seraient vendus. Les moins attractifs attendraient les soldes.
Il y a quelques semaines de cela j’aurais pu tenir un raisonnement similaire à celui de Virginie, mais depuis le début du mois d’août j’avais gagné en modernité.

Je rentrais dans le 15ème avec Gilles, mon voisin. Il me pressait de questions. Pas tant parce qu’il était célibataire mais plutôt parce qu’il était journaliste et qu’il aimait à refaire le monde autour d’un dernier verre.
Arrivés au métro Vaugirard il me proposa, sans surprise, de boire une dernière petite prune chez lui. Je déclinais : « j’ai école demain ». Histoire de me motiver, il renouvelait son offre en proposant un sujet de conversation qui nous intéressait tous les deux : « on se prend un petit digestif et puis on fait la visite de ton fameux site d’adoption».
Dix minutes plus tard nous étions assis devant son bureau un verre de gnole à la main.
Je m’étais connecté sous le profil de « Horace », que j’avais garni d’une photo d’Arnold Vosloo (le méchant du film La Momie) en pagne égyptien, histoire de montrer au journaliste qu’on pouvait jouer la carte de l’humour décalé sur AUM. Le dénommé Horace avait par ailleurs comme films favoris la « Momie », « le retour de la momie », etc.... Son livre de chevet était « 110 exercices de musculation réalisables sans équipement particulier » et son groupe favori : The Bangles, interprètes du mythique « walk like an Egyptian ».

Soudain un pop-up rose surgit du fond de la nuit « Safia vous a envoyé un message ».
En moins de deux clics nous lisions ce fameux message : « Salut, toi et moi je ne pense pas qu’on cherche la même chose mais j’étais morte de rire en lisant ta fiche ».
Aussitôt Gilles me demandait de lui proposer un tchatt. Sitôt dit, sitôt fait. Et Safia acceptait en quelques secondes. Gilles augmentait les enchères : il voulait savoir si Safia avait une webcam. J’essayais de le résonner en disant que c’était déjà inespéré d’avoir ce tchatt mais la webcam à 1h et quelque du matin il ne fallait pas trop y compter. A peine avais je terminé mon plaidoyer que Safia nous informait qu’elle allait brancher sa petite caméra..
Gilles, hilare et surexcité, installait en moins de 10 secondes sa webcam au dessus du moniteur en me lançant dans un clin d’oeil : « On va lui faire une petite surprise... ».
J’avais compris ce qu’il voulait faire.
Une fois, la caméra installée, il y eut quelques seconde d’attente, juste le temps que l’image s’affiche dans les fenêtres de MSN.
C’était mon premier tchatt avec video et j’étais très curieux de ce que j’allais découvrir.
Je ne fus pas déçu !

Une petite brune, un peu décoiffée, vêtue d’une nuisette en dentelle, probablement de la collection « jeune vierge » de Victoria Secret, était assise en tailleur sur son lit. La lumière était tamisée et elle avait une sorte de poupée en chiffon sur les genoux, probablement une patote.
A la vue de ce spectacle touchant, Gilles et moi nous mîmes à hurler simultanément à gorge déployée, un peu à la manière des vikings déboulant dans un village gallo-romain après 1 mois de mer sans voir de femmes.
Safia effarouchée serra instinctivement son doudou contre sa poitrine. Ses yeux exprimèrent une émotion très proche de la pitié ce qui déclencha chez nous un rire gras.
Le rire gras des vikings qui viennent de violer la totalité des femmes et les ovins d’un village gallo-romain.
Le rire, même gras, a ceci de particulier qu’il détend souvent l’atmosphère. Safia prononça donc ses premiers mots face aux barbares du net : « Ah, bonsoir, vous êtes deux ?! Je ne m’y attendais pas et ça m’a fait peur ! »
Pour détendre l’atmosphère je proposais qu’on aille se mettre en pyjama dans la chambre de Gilles afin que tout le monde soit sur un pied d’égalité.
Comme au moins deux tiers des participants de cette séance nocturne étaient notablement alcoolisés, la télé-conférence se poursuivit sur le mode du n’importe quoi et se termina par un quizz écologiste : Safia devait deviner quel type de plante Gilles faisait pousser dans son appartement. On lui présentait les pots devant la caméra et elle pouvait poser trois questions avant de donner sa réponse. Elle s’en tira très bien et devina tout sauf le baobab. Il faut dire pour sa défense que notre esprit n’est pas habitué à voir des pousses de baobabs dans un pot en terre cuite.
Surtout à 2h00 du matin via une webcam.
Je rentrais chez moi après avoir pris rendez-vous avec Safia. Le surlendemain ne me convenait pas parce que j’avais rendez-vous avec Christelle, alias Telle (pseudonyme compliqué celui-là).
J’optais donc pour le lendemain à 7 heures du soir, soit dans 16 heures.

Je me couchais confiant car Safia avait l’air fort sympathique et sociable car elle avait su gérer avec doigté deux vikings déboulant dans son intimité au milieu de la nuit. Et surtout Safia avait l’air pulpeuse. Vraiment pulpeuse.
Au moment de m’assoupir je me disais aussi que les choses s’accéléraient drôlement sur AUM.
Dans un sens ça me semblait normal car dans tout jeu video qui se respecte la vitesse de l’action augmente toujours entre le 1er et le 2ème tableau.
Et quelques heures à peine après avoir complété le 1er tableau, j’avais la sensation d’être vraiment en phase d’accélération au beau milieu du 2ème ...

Le lendemain je me rendais rue Vieille du Temple, dans un petit bar du quartier du Marais où j’avais donné rendez-vous à Safia.
Je la vis arriver tout sourire, à peine marquée par ses exploits de la vieille. Après de rapides salutations d’usage elle déposait son sac et son blouson sur sa chaise et filait se remaquiller dans les toilettes.
Aussitôt partie, je saisissais mon téléphone pour envoyer un SMS à Gilles : « suis en rdv avec Safia. Change ta webcam : elle déforme ... à moins que ce ne soit ta prune :-)».
Aussitôt après cet envoi, Safia revenait s’asseoir face à moi. Je ne la trouvais pas grosse mais son visage était inélégant. Très asymétrique avec un menton en galoche qui attirait sans cesse mon regard.
Elle était curieuse, assez cultivée et manifestement préoccupée par sa carrière ou plutôt par son absence de carrière car cela faisait plus de 6 mois qu’elle était au chômage.
Safia et moi on aurait pu devenir amis mais Marco, en vétéran de Meetic, m’avait expliqué quelques mois auparavant qu’on ne venait pas sur ce type de site pour se faire des amis. Au départ les deux personnes n’étant pas venues sur le site web dans cette optique, il était très probable qu’à l’arrivée au moins une des deux personnes se trouve frustrée par la relation amicale instaurée.
La démonstration de Marco m’avait semblé logique et j’avais donc décidé de ne pas devenir ami avec Safia mais comme elle avait fait un très bon score au quizz végétal de la veille, je payais les consommations dans le bar et je l’invitais à manger chez Higuma, une petite cantine japonaise de la rue St Anne.
Après l’avoir quitté sur un laconique « A plus » je me disais, primo, que je n’avais certainement pas terminé le 2ème tableau ce soir et, deuxio, que si je procédais de la sorte à inviter à dîner toutes les clientes d’AUM avec qui j’avais rendez-vous, j’allais finir par assécher mon compte en banque dans ma quête de la femme virtuelle.

Le lendemain, alors que je téléphonais à Christelle, 36 ans, pour mettre au point notre rendez-vous, je décidais de prendre en compte le deuxième paramètre précité dans ma stratégie de rencontre.
Je ne lui donnais plus rendez-vous dans un bar mais à la station de métro Plaisance comme ça s’il y avait tromperie sur la marchandise je pourrais m’épargner une heure de conversation inutile.
J’étais arrivé à l’heure à la station Plaisance et je ne vis pas Christelle près de la sortie. Je la cherchais du regard jusque dans le petit square attenant à la station lorsque soudain j’entendis une voie suave m’adresser un « bonjour » dans mon dos.
Je me retournais, persuadé, rien qu’au son, que j’allais passer la soirée réussie que j’espérais depuis près de 15 jours.
Erreur ! Christelle qui faisait à peine la trentaine sur les photos sélectionnées sur sa fiche paraissait en fait approcher la cinquantaine.
Je me sentais à nouveau floué et malgré cela et malgré le dispositif mis en place pour faciliter la fuite, la retraite ne semblait pas être une option facile à mettre en place.
Etait ce là une manifestation de la lâcheté masculine devant la femme ? En tout cas je marquais une hésitation et Christelle, au regard fatigué, le sentait :

Elle : « Bonjour. Je suis Christelle. Et toi tu dois être Ludo ? »
Moi : « Oui, oui. Salut .... »
Elle : « Tu viens d’arriver c’est ça ? Moi aussi, on devait certainement être dans la même rame. »
Moi (...maladroitement) : « Oui c’est ça on devait être dans la même rame et je ne t’ai pas reconnue à la descente alors là je te cherchais ... »
Elle : « Bon. Voilà on a réalisé la jonction ! On va boire un verre ? Tu connais un bar sympa près d’ici ? »
Moi (...toujours aussi maladroit mais décidé à faire valoir mon droit à l’abstention) : « Euh oui j’en connais mais pourquoi on n’irait pas plutôt s’asseoir tranquillement dans le square, sur un banc, pour discuter. Il fait encore chaud à cette heure-ci. Ca doit être aussi agréable qu’une terrasse et plus calme. »
Elle (dubitative car je devais être le 1er à lui faire le coup) : « Euuh, oui, pourquoi pas mais tu ne veux pas aller prendre un verre ? »
Moi (décidé sur la stratégie à adopter) : « Non. On n’est pas obligé d’aller prendre un verre. On n’a pas à entrer dans une routine. Suis moi, tu vas voir une conversation sur un banc ça peut être sympa aussi. C’est Brassens qui l’a dit... »

Quelques secondes plus tard nous étions assis sur un banc et nous nous mîmes à échanger quelques banalités. Plus les minutes passaient et plus je sentais monter en moi l’énervement et la frustration car j’avais fait le constat dès que j’avais vu Christelle qu’une fois de plus j’étais en train de me faire abuser par une annonce mensongère sur AUM.
Vingt minutes après avoir débuté un remix très chaste de la chanson de Brassens je me levais et prenant mon courage à 2 mains je déclarais :
« Christelle, je suis désolé mais je crois que ça ne va pas le faire entre nous. Comme j’ai d’autres choses à faire ce soir je préfère y aller maintenant. »
Elle resta quelque peu abasourdie et bafouilla juste : « Ah bon, pourquoi ? »
Je lui expliquais qu’il était beaucoup plus intelligent de ne pas démarrer quelque chose qui ne mènerait à rien. Puis je l’embrassais rapidement sur la joue gauche en lui souhaitant bonne chance et je disparaissais sans demander mon reste.

De retour chez moi j’avais le sentiment de ne pas avoir beaucoup progressé dans ma quête au cours des 48 dernières heures.
Je saisissais une 1664 dans le frigo et je m’affalais dans un fauteuil histoire de réfléchir tranquillement tout en surfant distraitement sur AUM.

Le fond de ma réflexion était le suivant. D’abord je devais observer plus attentivement les photos des clientes, éliminer celles prises dans des pauses inhabituelles, comme par exemple le surplomb même si ça donne des décolletés sympa, et une fois en contact avec la dame je devrais en demander de plus récentes. Si elle me dit que celles affichées sont récentes je pourrais m’en tirer avec un compliment du type : « tu parais tellement jeune sur ces photos qu’elles me paraissaient anciennes. »

J’avais un deuxième axe de réflexion : au lieu de ne dialoguer avec la cliente que dans l’optique d’obtenir un rendez-vous pourquoi ne pas essayer d’établir un dialogue beaucoup plus ouvert dans laquelle elle laissera forcément transparaître un peu de ce qu’elle essaie de cacher ... si elle essaie de cacher quelque chose.

La soirée qui s’était écoulée m’avait cependant apporté une bonne nouvelle : Lolita, la belle Eurasienne, était disposée à entrer en contact avec Hector, mon personnage posant devant dans des vélos pour enfants.
J’utilisais toute ma science de la cyberdrague à essayer d’établir un échange suivi avec elle mais Lolita ne se connectait sur le site qu’avec parcimonie et elle ne se livrait que très peu. Elle était soit extrêmement méfiante soit plus probablement très sollicitée.
En tout cas Hector piétinait devant l’obstacle ...

Dans les jours qui suivaient je me connectais assez fréquemment sous le pseudonyme d’Hector dans le but de tchatter avec Lolita, ce qui n’aurait pas du être un objectif en soi d’autant plus que MSN continuait à faire des siennes sur mon portable rendant toute tentative de tchatt aléatoire.

Un soir, sortie d’on se sait où, une jolie brunette au visage fin et au nez en trompette, répondant paradoxalement au pseudonyme japonisant d’Ozeki qui comme chacun le sait correspond au 2ème grade le plus élevé dans la hiérarchie du sumo, vint consulter la fiche d’Hector.
Quelques minutes plus tard elle se fendit même d’un message court mais personnalisé faisant allusion au parc à vélos équipés de petites roues garnissant l’arrière-plan de la photo derrière moi, aussi connu sous le nom d’Hector : « Bonsoir, comment fais tu pour monter sur tous ces vélos en même temps ? »

Voilà qui devenait intéressant.
Après un rapide brain-storming avec moi-même, je décidais de répondre qu’en fait il s’agissait de la photo d’une station de velib’ pour enfant prise en Italie. On verrait bien où tout cela nous mènerait.
Je commençais à taper ma réponse sur le clavier : « En f ». Shit !
Je n’avais pas eu le temps d’appuyer sur les touches a, i et t. En parfait gaucher, ma main droite comme frappée du syndrome de Tourette venait de heurter la touche Enter.
Je venais d’envoyer le message suivant « En f ». Voilà à quoi se limitait mon argumentaire pour séduire Ozeki. Trois lettres et un espace. C’était un peu léger !

Je me décidais à retaper la réponse « En fait il .... ». Je n’avais pas écrit la moitié du message que le désormais classique pop-up rose m’interrompait dans mon élan.
La réponse d’Ozeki venait de fuser, rapide comme une charge de sumotori au tachi-ai (ndla : le tachi-ai est le démarrage du combat).
Ozeki « Ca ne fonctionne pas mieux en M ? ».

De plus en plus intéressant. La brune au nez en trompette semblait dotée d’un très solide sens de la répartie.
Il n’en fallait pas plus. Ma curiosité était piquée.

Sans réfléchir, et cétait certainement une erreur je renvoyais le message suivant à Ozeki
Moi « mdr !!! Excellent !
En f....ait je t’ai envoyé se message par erreur. Sur la photo c'est une station de Velib pour enfant à Naples. Très jolie ville au demeurant, mais ça explique le foutoir dans la station de velibambino.
A part ça il semblerait que j'aie tous les attributs qu'i faut pour te faire craquer : fumeur, alcoolique (ça dépend des cycles de lune), gouailleur, sensuel (parait il) et mal rasé (ça aussi ça dépend des jours, si c'était toujours le cas je serais barbu, logique !). Qu'est ce que tu en penses ?
Ludo »

La réponse se fit attendre quelque peu mais arriva au bout de cinq interminables minutes :
Ozeki « Oui tu ne peux pas faire mieux à priori... mais le one-shot j'ai essayé et ça manque cruellement de tendresse ! et puis je connais Naples et c'est très chouette mais je n'ai jamais vu ces vélos... »
J’avais oublié que j’avais coché la case « one-shot » dans le type de relation souhaitée par Hector. A croire qu’en dédoublant sa personnalité on finirait presque par devenir schizophrène. Je m’étais pris un bonne claque : Hector essayait de mettre Ozeki dans son lit en la pipotant.

Il fallait rattraper le coup vite fait en changeant l’image d’Hector, voire même en pipotant si nécessaire.
Moi « Tout d'abord il s'agit bien de Naples (2007), mais en fait il s'agit d'une tentative d'humour au 3eme degré et sur la photo c'est juste un marchand de vélo pour enfants sur un marché.
Par ailleurs qui parle de one-shot ? Si c'est le one-shot qui m'intéressait je ne serai pas en train de discuter avec toi dont la fiche sexo affiche "chasteté et masturbation". Un peu compliqué a priori pour un one shot, non ?
Si j'ai mis "one shot" sur mon profil parce qu'en ce moment au niveau sentimental je suis en pause reconfiguration et ce statut me permet de faire le tour du site tranquillement.
Convaincue ? J'ai droit à une chance ? »

La réponse cette fois se fit beaucoup plus rapide
Ozeki « CPE (= contrat précaire) ou one-shot ? Pour les adoptes la différence est fondamentale
Désolée pour la tentative d'humour... je suis parfois très naïve ! Je ne devrais pas le dire... je sais.
Chloé »
Le message contenait plusieurs informations intéressantes. D’abord Ozeki s’appelait Chloé, un prénom qui incitait un peu plus au fantasme qu’un grade de sumotori. Ensuite Chloé avait envie de poursuivre cette conversation puisqu’elle parlait d’adoption. Et ensuite elle affirmait être naïve mais c’était peut-être un piège.
Qu’importe il fallait foncer dans la brèche et viser l’adoption dès maintenant.

Moi « Ben CPE comme contrat premier embauche je crois. D’ailleurs en tant que CPE je pense avoir droit à un joker, c'est ma 1er jour sur le site. Adopte-moi stp »
Chloé « CPE = amitié. Alors je serai ta confidente... et si c'est ton premier jour, je vais t'adopter je peux encore être généreuse même à mon âge. alors première question : ça veut dire quoi en pause reconfiguration? »
Moi « Pause reconfiguration, ça veut dire que j'ai subi une grosse déception sentimentale il y a 2 ans et que suite à ça j'ai enchaîné les one-shots et les conneries et que cet été j'ai décidé de tourner la page. »

Chloé « Ca veut dire que tu as attendu 2 ans avant d’essayer les rencontres virtuelles ? Comment as tu fait ? »

Moi « En fait j’ai rencontré des gens dans la réalité. »

Chloé « Mais je suis réelle ! »

Ca commençait à devenir un peu compliqué. Certes j’avais envie de croire que Chloé était bien réelle et que dans quelques jours je verrais débouler une jolie brune au nez retroussé, exactement comme sur la photo. Envie de croire qu’à ce moment là je n’aurais pas vraiment envie de lui proposer de bavarder sur un banc public du plus petit square de Paris.
Mais je me disais aussi que derrière le pseudonyme Ozeki se planquaient 2 adolescents boutonneux en quête de sensations fortes et fan de Sumo sur Eurosport.
Chloé, virtuelle ou réelle ? Je ne savais pas vraiment mais je voulais la croire réelle. J’étais donc déterminé à chercher des éléments de réalité.

Moi « Tu as l’air bien réelle mais je ne suis pas un grand fan des rencontres virtuelles. Ca manque d'humain. Je préfèrais sortir ou trainer dans les bars et rencontrer du monde. Seul problème on abime ses poumons, son foie, on flambe et puis à un moment toute ta vie devient bancale.
Alors à un moment on dit stop ... »

Chloé « Je n'aimais pas le virtuel non plus mais je ne sais pas draguer dans les bars ... et ça c’est le drame de ma vie ! Mais on se fait vite au virtuel, peut-être même trop. Par moment je n'ai même pas envie de rencontrer les gens.
Au fait tu as MSN ou tu n’es pas encore rendu à ce niveau de virtualité ? »

Plus le nombre de message augmentait moins je me disais qu’un duo d’adolescent boutonneux pouvait écrire de la sorte et plus elle me plaisait.
Peut-être que moi aussi, finalement, je n’allais pas avoir envie de la rencontrer. J’allais peut-être vouloir la laisser reposer dans la perfection de sa virtualité.
Seulement voilà qu’elle me proposait de passer sur MSN : la dernière étape avant la réalité ! Comme on envisageait la réalité je voulais m’assurer de son existence tout en m’affranchissant des problèmes techniques liés à MSN.

Moi « MSN plante sur mon ordi tout pourri mais si tu veux on peux faire une tentative de chat sur Facebook. Mon nom est Ludo Del Negro.»

Chloé « OK pour FaceBook, mon nom est Chloé Moulin. »

Et voilà le tour était joué, elle connaissait mon nom et moi le sien. J’allais certainement trouver d’autres photos d’elle histoire de vérifier quelle était la forme exacte de son nez car la seule photo de Chloé affichée sur AUM était prise de face et en noir et blanc.
En attendant cette vérification nous utilisions immédiatement l’option tchatt sur FaceBook pour contre notre conversation sur les sites de rencontre, la virtualité et les différentes formes de technique de drague dans les bars.
Son humour, sa répartie et sa virtualité me séduisaient. J’avais décidé que c’était elle que je devais rencontrer.
Seulement voilà : Chloé avait un petit problème d’autonomie. Elle m’annonçait qu’en raison de l’heure tardive elle n’avait plus de pile pour ce soir et qu’elle devait partir se coucher.
Il était minuit et demi et cela faisait plus de 2 heures que nous bavardions. Avant sa déconnexion je négociais un rendez-vous virtuel pour le lendemain.
Chloé acceptait à une condition : que ça se passe sur MSN car elle n’aimait pas du tout l’interface tchatt de Facebook. Je lui expliquais que mon PC se montrait capricieux du fait de l’utilisation de MSN mais elle me répondit de la sorte :
Chloé « C’est facile : tu n’as qu’à télécharger aMSN (c’est un freeware) et l’utiliser pour me contacter demain sur ozeki@live.com Au fait comment un mec qui travaille dans les nouvelles technologies fait il pour avoir un PC aussi mal configuré ? Elle est pas intelligente ma question ? Bonne nuit ;-) »

Ce dernier message était plein de perspectives prometteuses et pas seulement parce qu’en plus de sa causticité et de toutes les qualités mentionnées précédemment Chloé allait m’offrait la solution qui permettait d’éviter MSN et de m’affranchir de Microsoft.
Chloé était potentiellement omnipotente !

Je décidais donc de vérifier sur le champ s’il était fait mention de cette omnipotence sur son profil FaceBook.
Après une petite déception du au fait que son profil ne comportait qu’une seule photo d’elle et que c’était la même que sur AUM ma curiosité fut comblée au delà de mes désires les plus secrets.
En effet, un quart d’heure passée sur sa page FaceBook m’apprirent une foule d’information. Sans ordre de découverte je découvrais, entre autres choses, qu’elle avait une sœur vivant en Uruguay, qu’elle était mère célibataire d’une petite fille de 3 ans nommée Lilou, qu’elle avait voyagé dans 27 pays, qu’elle était gourmande et ne dédaignait pas fumer un petit joint de temps en temps, qu’elle était amie avec le secrétaire général des jeunesses communistes et même qu’elle avait un QI, très élevé, probablement aux alentours de 120.
Je n’étais pas plus surpris que cela par la masse de renseignements que je venais d’obtenir. Après tout FaceBook n’avait il pas été fondé grâce à un fond d’investissement de la CIA ?
J’étais plus surpris par la rapidité avec laquelle j’avais pu recueillir toutes ces données.

Tout me semblait facile et aller pour le mieux à part une chose : FaceBook m’avait aussi appris Chloé était née le 10 avril 1973.
Et justement la jeune femme avec qui j’avais vécu ma dernière histoire d’amour marquante et qui m’avait haché menu, il y a 2 ans de cela, était elle aussi née le 10 avril 1973.
Bien que je ne croyais absolument pas à l’astrologie, j’étais troublé par la coïncidence. D’autant plus troublé qu’il y a 2 ans ma compagne d’alors avait disjonctée et utilisé une feuille de boucher pour me menacer.

Chloé était elle une fée ou une tueuse psychopathe ? Pourquoi pas un peu des deux mais tout, à part sa date de naissance, penchait en faveur de la première hypothèse.
Dans tous les cas une chose était certaine : je ne pensais plus du tout à AUM comme à un jeu FPS et j’avais la sensation que j’allais pouvoir animer ma vie sentimentale.
Je partais me coucher peu après mon exploration virtuelle mais je ne parvenais pas à trouver le sommeil rapidement, à la fois excité et troublé.
Je crois même que cette nuit là je rêvais de mon premier rendez-vous avec Chloé.
Dès qu’elle me vit elle se jeta à mon cou et m’embrassa la main droite, cachée derrière son dos, empoignant fermement une feuille de boucher.

Le lendemain, nous étions le 27 août, et j’étais nerveux même avant mes premières gorgées de café de la journée.
Je m’empressais de rentrer tôt du boulot et je téléchargeais et installais aMSN sans aucun problème. Etait ce un signe ?
Vers 20h00, je déclarais sur aMSN l’adresse de Chloé qui m’acceptait immédiatement parmi ses interlocuteurs. Tout s’enchaînait comme sur des roulettes.
Je décidais de marquer une pause pour m’alimenter et descendre dans les tours. Pour ce faire je lisais quelques chapitres d’un roman de Thomas Mann.
Vers 22heures j’étais vraiment très très calme. Je tentais de contacter Chloé sans succès.
Nouvelle tentative vers 22h30. Rien.
A 23h00, toujours rien. A ce moment c’était comme si je n’avais jamais lu de Thomas Mann. J’étais redevenu nerveux.
Si j’avais exploré sa page FaceBook, elle avait pu faire de même sur la mienne et découvrir quelque chose de totalement répulsif. « La tour Montparnasse infernale » fait, par exemple, partie de mes 20 films préférés.
Je constatais qu’il n’y avait aucune évolution dans le statut MSN de Chloé et pour me maintenir en alerte je décidais de consommer quelques picon-bières.
Mais le picon-bière ayant des vertus soporifiques, je me suis dit qu’un petit whisky serait plus approprié avant de tenter une dernière tentative.
La tentative de dialogue de minuit n’ayant pas plus abouti, je me disais alors que Chloé était certainement sorti et qu’elle n’avait pas jugé utile de m’informer de son changement de programme.
Ni psychopathe, ni fée, elle était juste beaucoup plus virtuelle qu’elle l’avait prétendu hier et cette pensée me donnait un sérieux blues.
Un coup de blues qui se transforma en un fort désir de faire un sort à la bouteille de pure malt qui traînait à portée de main lorsque je m’aperçus qu’elle avait arrêté son Mac.
Moi aussi j’étais donc virtuel. Et si j’étais devenu virtuel, aurais je une gueule de bois réelle le lendemain ?

Je ne me souviens plus précisément de la fin de la nuit mais concernant la réalité du mal de crâne du lendemain matin j’ai ma réponse.
Je rassemble mes esprits et pars vers la douche. J’ambitionne d’être au bureau dans une heure.
Une fois habillé, avant d’éteindre mon ordinateur, je décide de mettre à jour mon statut sur FaceBook ;

« Ludo a été victime de la femme virtuelle »

Victime de la femme virtuelle ou d’une accélération incontrôlée de ma faculté à fantasmer liée à un abus d’internet ?

EPILOGUE

Je viens de terminer sur les rotules une journée de travail comme les autres. Une journée qui n’a pas été trop longue ni particulièrement éprouvante mais la nuit précédente elle l’a été, pour cause d’accident de parcours sur le site d’AUM.
Alors que je viens de rentrer chez moi j’ai juste envie de me laisser aller à faire le point pendant environ une heure, affalé sur un fauteuil en buvant un Schweppes. Très logiquement, je n’ai pas envie pas envie de bière. Il me faut plutôt un médicament.
Un Schweppes fera l’affaire.

Une fois installé en position désarticulée, je repense aux grandes étapes de mon cheminement libidineux des derniers jours, aux heures passées sur AUM, connecté sur mes multiples profils, aux rendez-vous tordus avec Jane, Safia et Christelle, au tchatt animé avec Chloé et au râteau du lendemain soir dont je sens encore l’existence planté au milieu de mon front.
Si j’avais tenu un journal intime nul doute que tous ces évènements auraient pu se traduire en quelques pages de récit divertissantes. Mais je ne suis pas Bridget Jones et je ne suis pas le chroniqueur de mon existence quotidienne. Mon exercice fétiche c’est plutôt l’introspection sur canapé ou fauteuil club en buvant un soda, quand je ne suis pas en état de m’adonner à la bière, afin de me repasser le film des évènements passés, pour repérer les bizarreries et essayer de les analyser.
Et des bizarreries, depuis mon retour de vacances, j’en avais collectionné quelques unes.
Par exemple comment avais je pu, moi qui d’habitude suis d’un naturel calme et sous-contrôle, m’enflammer pour un rendez-vous qui n’en était pas un et pour une jeune femme qui n’était que virtuelle ? Car c’était bien cela le plus surprenant : une photo, quelques informations, un échange de message et me voilà en train de me fabriquer un fantasme.

Une première gorgée amère de Schweppes, avalée de travers, me rappelle soudain, sans qu’il y ait de lien logique, qu’un de mes textes traite de la virtualité : il s’agit d’une nouvelle danoise, intitulée « la vierge des mers froides » qui se passait, au Groenland, dans la communauté des trappeurs du début du siècle dernier.
Les trappeurs, tous de sexe masculin car le féminin du mot trappeur n’existe pas, vivaient en binômes dans des refuges situés sur les côtes du Groenland. Ils passaient l’hiver dans leur refuge vivant dans un quasi-isolement. Un jour d’hiver un jeune trappeur s’imagina une compagne, une jeune vierge prénommée Emma, dont il tomba amoureux. Son compagnon fut pris de jalousie et tomba lui aussi amoureux d’Emma. Le-dit compagnon demanda au créateur d’Emma de la lui céder contre de l’argent et une partie de ses effets personnels. Celui-ci accepta.
La nouvelle de l’existence d’Emma parvint aux oreilles des autres trappeurs de la côte Groenlandaise qui devinrent de plus en plus curieux à son sujet. Si bien que l’un d’entre eux voulut posséder Emma et offrit une forte somme pour la racheter à son second propriétaire. Celui-ci accepta.
De fil en aiguille, en quelques mois Emma devint la femme d’un grand nombre de trappeurs qui se la cédèrent à tour de rôle.
Sa valeur allait grandissante.

Je n’ai rien d’un chasseur Groenlandais, à part peut-être un goût prononcé pour les harengs fumés, mais il m’apparaît évident que moi aussi je me suis créé hier soir ma vierge des mers froides.
A la nuance près que ma créature s’appelle Chloé et qu’on pourrait la sous-titrer « la vierge des mois d’août pluvieux ».
Comme chez le jeune trappeur, la sensation de solitude et le besoin d’éprouver un sentiment amoureux avaient stimulé mon imagination. Je n’avais pas eu besoin d’une communauté de trappeurs détraqués par l’hiver pour créer sa légende : internet et AUM y avaient suffi. C’était évident ! Un siècle s’est écoulé depuis les fantasmes des danois isolés dans les immensités glacées et il existe désormais des moyens performant et addictifs pour accélérer l’information, l’imagination et générer des femmes virtuelles.

Je me lève alors pour saisir, dans ma bibliothèque, un livre aux pages roses et à la couverture blanche sur laquelle est écrit « La vierge des mers froides et autres racontars... » car ma mémoire a occulté ce qui advint d’Emma.
La lecture des dernières pages me laisse perplexe. Un des trappeurs venait d’acheter Emma contre tout ce qu’il possédait. Le vendeur le félicita et l’autre lui demanda alors : « Merci, mais où est elle ? ». L’autre lui expliqua qu’elle était là et qu’elle lui appartenait mais l’acheteur, manquant d’évidence matérielle ne se satisfit pas de la réponse et, à deux doigts d’en venir aux mains avec le vendeur, exigea le remboursement. Le vendeur obtempéra et se retourna ensuite vers celui qui lui avait cédé Emma en vue d’obtenir une réparation similaire.
Cette situation créa, par effet domino, un grand trouble dans la communauté des trappeurs.

Nul besoin d’être grand clerc pour déchiffrer les multiples morales proposées par l’auteur du conte : s’investir dans un trafic de femmes peut vous brouiller avec vos amis proche ; Emma était dangereuse pour la paix des hommes ou bien encore la femme, même virtuelle, saborde et internet n’est qu’un outil.

Toujours un rien pensif je saisis donc mon laptop histoire de faire usage de l’outil performant et addictif afin de me reconnecter sur AUM, pour la première fois depuis près de 48 heures, éventuellement dans l’optique de désactiver mes comptes utilisateur.
Une fois connecté, une surprise m’attend qui vient mettre fin à mes velléités de désertion : Lolita, la probablement jolie eurasienne du XVIIIème arrondissement propose que l’on se rencontre demain ou après-demain soir.
Enchanté par cette perspective, et conformément principe du mieux vaut tenir que courir, j’opte pour lendemain et nous nous fixons rendez-vous à 19h30 précises à la station de métro Abbesses.

Rêvassant aux surprises que pourrait me réserver l’approche de Lolita et tentant de m’imaginer de quel défaut physique elle peut bien être affublée, je traîne un peu route et me voilà désormais en retard d’une quinzaine de minutes.

Après avoir gravi à bout de souffle les dernières des cents marches de la station Abbesses, je la repère facilement et lorsque je m’approche d’elle j’ai un peu de mal à trouver mes mots.
Lolita est splendide. Un visage gracieux, parfaitement dessiné posé sur un foulard orange. Son duffle-coat entrouvert laisse apparaître une taille fine.
Nous nous dirigeons après quelques hésitations vers un bar à vin du quartier. Elle n’est pas très à l’aise car certainement un peu timide.
Au moment de nous attabler elle retire son manteau et laisse apparaître une poitrine ferme et généreuse dessiné par un pull fin en coton de couleur turquoise.
Je tente avec difficulté de maintenir mon regard dans ses yeux, tout en songeant que la soirée s’annonce vraiment pour le mieux si ce n’est que Lolita n’arrive pas à se départir de sa timidité.
Je ne me fait pas trop de soucis à ce sujet car il ne fait aucun doute que la bouteille de blanc qui atterrit sur notre table, un Tariquet sec, va remédier à cette situation.
Au bout de quelques minutes, au beau milieu du 2ème verre, mon pronostic se confirme et Lolita se laisse aller à son tempérament naturel.

Elle regarde furtivement à droite et à gauche et m’informe qu’en tant qu’habitante du quartier elle connaît un grand nombre des clients présents ici ce soir. Elle m’avertit ainsi qu’il ne faut pas se formaliser si on nous regarde de travers car ces gens ont pour habitude de dénigrer. En Seine-et-Marne, dont elle est originaire, c’était déjà le cas mais cette attitude était moins surprenante car il s’agissaitt d’une population villageoise.
Une jeune femme qui semble être son amie vient alors nous saluer et échange quelques mots avec nous puis sort du bar.
Lolita m’informe que cette personne est la pire des hypocrites se trouvant dans cet endroit mais qu’il ne faut pas s’en formaliser car des hypocrites il y en a partout et notamment sur AUM.
Ce site regorge de mâles ne pouvant contrôler leur testostérone et lui débitant un flot de mensonges dans l’espoir de pouvoir la sauter.
Légèrement incrédule à ces paroles, j’acquiesce une expression d’abruti testostéroné certainement figée sur ma face. Elle me dévisage et, observatrice, me demande si moi aussi je suis ici pour abuser d’elle.
Je lui répond que pas du tout ce à quoi elle rétorque incrédule et interrogative : « Alors je ne te plais pas ? »
On n’a pas encore fini le 3ème verre de blanc et j’ai l’impression d’être mêlé à un complot planétaire visant Lolita. J’ai aussi une idée assez précise de la névrose dont elle souffre : une paranoïa à tendance dépressive.
Je ne lui livre pas pour autant mon diagnostic mais je me contente de souligner le caractère alambiqué que prend notre conversation.
Elle en convient mais souligne, quant à elle, qu’elle veut juste être très claire concernant ce qu’elle attend et ce qu’elle n’attend pas d’une relation AUM. En particulier, elle ne veut pas de plan Q. Elle n’a plus rien à prouver de ce côté là, assure t’elle : elle a 33 ans et le cul pour le cul, elle a passé l’âge !
Pour la première fois depuis une demi-heure je me sens assez en phase avec Lolita : il n’y a aura pas de plan Q ce soir.

Je reste encore une heure avec elle. Le temps de prendre congé et de prendre connaissance de l’histoire de son licenciement, l’an dernier, victime d’une machination fomentée par son ex-patron. Le temps d’entendre comment elle a viré son ex petit-ami qui vivait à ses crochets. Le temps aussi de la voir agresser un barman qui lui avait concocté un mojito trop pauvre en feuilles de menthe et trop riche en glace pilée.

Au moment de nous dire au revoir elle propose qu’on échange nos numéros de téléphone. Je lui répond sèchement que ce n’est pas la peine car je lui ai déjà envoyé le mien par e-mail. Si elle souhaite que je connaisse le sien elle n’a qu’à me l’envoyer par SMS.

Après avoir clôturé le dossier et embrassé la peau douce de ses joues, j’embarque dans une rame de métro de la ligne 12.

Je suis extrêmement troublé par cette dernière rencontre et je me plonge dans un profond processus de réflexion : ne devrais je pas, comme l’avait suggéré Chloé, laisser les femmes virtuelles dans leur virtualité ? Je me demandais aussi si je n’avais pas une capacité quasi-magnétique à attirer les détraquées, les mythomanes et paranoïaques de Paris, de la petite ceinture et la grande couronne, Seine-et-Marne incluse.
Je suis loin, perdu dans mes pensées, lorsqu’une sonnerie de mon téléphone me fait sursauter.
Je viens de recevoir un SMS : « Ai pris possession de mon nouvel appart. Mes meubles sont perdus dans cet espace. Tu viens à la braderie ? Claire ».

Claire que j’avais rencontré à Lille, selon une formule traditionnelle, dans un bal du 14 juillet.
Nous avions dansé, bavardé, ri, bu toutes sortes de choses, dansé, discuté avec des inconnus, échangé nos numéros de portable et finalement, avant de nous quitter nous nous étions embrassés furtivement.
Un baiser furtif mais bien réel.

Intuitivement, à la lecture de ce message, j’ai conscience que mon expérience sur internet vient de se terminer.

A la relecture du SMS, je me dis aussi que j’irais bien à Lille faire un tour à la braderie.

FIN

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