dimanche 18 janvier 2009

EPILOGUE

Je viens de terminer sur les rotules une journée de travail comme les autres. Une journée qui n’a pas été trop longue ni particulièrement éprouvante mais la nuit précédente elle l’a été, pour cause d’accident de parcours sur le site d’AUM.
Alors que je viens de rentrer chez moi j’ai juste envie de me laisser aller à faire le point pendant environ une heure, affalé sur un fauteuil en buvant un Schweppes. Très logiquement, je n’ai pas envie pas envie de bière. Il me faut plutôt un médicament.
Un Schweppes fera l’affaire.

Une fois installé en position désarticulée, je repense aux grandes étapes de mon cheminement libidineux des derniers jours, aux heures passées sur AUM, connecté sur mes multiples profils, aux rendez-vous tordus avec Jane, Safia et Christelle, au tchatt animé avec Chloé et au râteau du lendemain soir dont je sens encore l’existence planté au milieu de mon front.
Si j’avais tenu un journal intime nul doute que tous ces évènements auraient pu se traduire en quelques pages de récit divertissantes. Mais je ne suis pas Bridget Jones et je ne suis pas le chroniqueur de mon existence quotidienne. Mon exercice fétiche c’est plutôt l’introspection sur canapé ou fauteuil club en buvant un soda, quand je ne suis pas en état de m’adonner à la bière, afin de me repasser le film des évènements passés, pour repérer les bizarreries et essayer de les analyser.
Et des bizarreries, depuis mon retour de vacances, j’en avais collectionné quelques unes.
Par exemple comment avais je pu, moi qui d’habitude suis d’un naturel calme et sous-contrôle, m’enflammer pour un rendez-vous qui n’en était pas un et pour une jeune femme qui n’était que virtuelle ? Car c’était bien cela le plus surprenant : une photo, quelques informations, un échange de message et me voilà en train de me fabriquer un fantasme.

Une première gorgée amère de Schweppes, avalée de travers, me rappelle soudain, sans qu’il y ait de lien logique, qu’un de mes textes traite de la virtualité : il s’agit d’une nouvelle danoise, intitulée « la vierge des mers froides » qui se passait, au Groenland, dans la communauté des trappeurs du début du siècle dernier.
Les trappeurs, tous de sexe masculin car le féminin du mot trappeur n’existe pas, vivaient en binômes dans des refuges situés sur les côtes du Groenland. Ils passaient l’hiver dans leur refuge vivant dans un quasi-isolement. Un jour d’hiver un jeune trappeur s’imagina une compagne, une jeune vierge prénommée Emma, dont il tomba amoureux. Son compagnon fut pris de jalousie et tomba lui aussi amoureux d’Emma. Le-dit compagnon demanda au créateur d’Emma de la lui céder contre de l’argent et une partie de ses effets personnels. Celui-ci accepta.
La nouvelle de l’existence d’Emma parvint aux oreilles des autres trappeurs de la côte Groenlandaise qui devinrent de plus en plus curieux à son sujet. Si bien que l’un d’entre eux voulut posséder Emma et offrit une forte somme pour la racheter à son second propriétaire. Celui-ci accepta.
De fil en aiguille, en quelques mois Emma devint la femme d’un grand nombre de trappeurs qui se la cédèrent à tour de rôle.
Sa valeur allait grandissante.

Je n’ai rien d’un chasseur Groenlandais, à part peut-être un goût prononcé pour les harengs fumés, mais il m’apparaît évident que moi aussi je me suis créé hier soir ma vierge des mers froides.
A la nuance près que ma créature s’appelle Chloé et qu’on pourrait la sous-titrer « la vierge des mois d’août pluvieux ».
Comme chez le jeune trappeur, la sensation de solitude et le besoin d’éprouver un sentiment amoureux avaient stimulé mon imagination. Je n’avais pas eu besoin d’une communauté de trappeurs détraqués par l’hiver pour créer sa légende : internet et AUM y avaient suffi. C’était évident ! Un siècle s’est écoulé depuis les fantasmes des danois isolés dans les immensités glacées et il existe désormais des moyens performant et addictifs pour accélérer l’information, l’imagination et générer des femmes virtuelles.

Je me lève alors pour saisir, dans ma bibliothèque, un livre aux pages roses et à la couverture blanche sur laquelle est écrit « La vierge des mers froides et autres racontars... » car ma mémoire a occulté ce qui advint d’Emma.
La lecture des dernières pages me laisse perplexe. Un des trappeurs venait d’acheter Emma contre tout ce qu’il possédait. Le vendeur le félicita et l’autre lui demanda alors : « Merci, mais où est elle ? ». L’autre lui expliqua qu’elle était là et qu’elle lui appartenait mais l’acheteur, manquant d’évidence matérielle ne se satisfit pas de la réponse et, à deux doigts d’en venir aux mains avec le vendeur, exigea le remboursement. Le vendeur obtempéra et se retourna ensuite vers celui qui lui avait cédé Emma en vue d’obtenir une réparation similaire.
Cette situation créa, par effet domino, un grand trouble dans la communauté des trappeurs.

Nul besoin d’être grand clerc pour déchiffrer les multiples morales proposées par l’auteur du conte : s’investir dans un trafic de femmes peut vous brouiller avec vos amis proche ; Emma était dangereuse pour la paix des hommes ou bien encore la femme, même virtuelle, saborde et internet n’est qu’un outil.

Toujours un rien pensif je saisis donc mon laptop histoire de faire usage de l’outil performant et addictif afin de me reconnecter sur AUM, pour la première fois depuis près de 48 heures, éventuellement dans l’optique de désactiver mes comptes utilisateur.
Une fois connecté, une surprise m’attend qui vient mettre fin à mes velléités de désertion : Lolita, la probablement jolie eurasienne du XVIIIème arrondissement propose que l’on se rencontre demain ou après-demain soir.
Enchanté par cette perspective, et conformément principe du mieux vaut tenir que courir, j’opte pour lendemain et nous nous fixons rendez-vous à 19h30 précises à la station de métro Abbesses.

Rêvassant aux surprises que pourrait me réserver l’approche de Lolita et tentant de m’imaginer de quel défaut physique elle peut bien être affublée, je traîne un peu route et me voilà désormais en retard d’une quinzaine de minutes.

Après avoir gravi à bout de souffle les dernières des cents marches de la station Abbesses, je la repère facilement et lorsque je m’approche d’elle j’ai un peu de mal à trouver mes mots.
Lolita est splendide. Un visage gracieux, parfaitement dessiné posé sur un foulard orange. Son duffle-coat entrouvert laisse apparaître une taille fine.
Nous nous dirigeons après quelques hésitations vers un bar à vin du quartier. Elle n’est pas très à l’aise car certainement un peu timide.
Au moment de nous attabler elle retire son manteau et laisse apparaître une poitrine ferme et généreuse dessiné par un pull fin en coton de couleur turquoise.
Je tente avec difficulté de maintenir mon regard dans ses yeux, tout en songeant que la soirée s’annonce vraiment pour le mieux si ce n’est que Lolita n’arrive pas à se départir de sa timidité.
Je ne me fait pas trop de soucis à ce sujet car il ne fait aucun doute que la bouteille de blanc qui atterrit sur notre table, un Tariquet sec, va remédier à cette situation.
Au bout de quelques minutes, au beau milieu du 2ème verre, mon pronostic se confirme et Lolita se laisse aller à son tempérament naturel.

Elle regarde furtivement à droite et à gauche et m’informe qu’en tant qu’habitante du quartier elle connaît un grand nombre des clients présents ici ce soir. Elle m’avertit ainsi qu’il ne faut pas se formaliser si on nous regarde de travers car ces gens ont pour habitude de dénigrer. En Seine-et-Marne, dont elle est originaire, c’était déjà le cas mais cette attitude était moins surprenante car il s’agissaitt d’une population villageoise.
Une jeune femme qui semble être son amie vient alors nous saluer et échange quelques mots avec nous puis sort du bar.
Lolita m’informe que cette personne est la pire des hypocrites se trouvant dans cet endroit mais qu’il ne faut pas s’en formaliser car des hypocrites il y en a partout et notamment sur AUM.
Ce site regorge de mâles ne pouvant contrôler leur testostérone et lui débitant un flot de mensonges dans l’espoir de pouvoir la sauter.
Légèrement incrédule à ces paroles, j’acquiesce une expression d’abruti testostéroné certainement figée sur ma face. Elle me dévisage et, observatrice, me demande si moi aussi je suis ici pour abuser d’elle.
Je lui répond que pas du tout ce à quoi elle rétorque incrédule et interrogative : « Alors je ne te plais pas ? »
On n’a pas encore fini le 3ème verre de blanc et j’ai l’impression d’être mêlé à un complot planétaire visant Lolita. J’ai aussi une idée assez précise de la névrose dont elle souffre : une paranoïa à tendance dépressive.
Je ne lui livre pas pour autant mon diagnostic mais je me contente de souligner le caractère alambiqué que prend notre conversation.
Elle en convient mais souligne, quant à elle, qu’elle veut juste être très claire concernant ce qu’elle attend et ce qu’elle n’attend pas d’une relation AUM. En particulier, elle ne veut pas de plan Q. Elle n’a plus rien à prouver de ce côté là, assure t’elle : elle a 33 ans et le cul pour le cul, elle a passé l’âge !
Pour la première fois depuis une demi-heure je me sens assez en phase avec Lolita : il n’y a aura pas de plan Q ce soir.

Je reste encore une heure avec elle. Le temps de prendre congé et de prendre connaissance de l’histoire de son licenciement, l’an dernier, victime d’une machination fomentée par son ex-patron. Le temps d’entendre comment elle a viré son ex petit-ami qui vivait à ses crochets. Le temps aussi de la voir agresser un barman qui lui avait concocté un mojito trop pauvre en feuilles de menthe et trop riche en glace pilée.

Au moment de nous dire au revoir elle propose qu’on échange nos numéros de téléphone. Je lui répond sèchement que ce n’est pas la peine car je lui ai déjà envoyé le mien par e-mail. Si elle souhaite que je connaisse le sien elle n’a qu’à me l’envoyer par SMS.

Après avoir clôturé le dossier et embrassé la peau douce de ses joues, j’embarque dans une rame de métro de la ligne 12.

Je suis extrêmement troublé par cette dernière rencontre et je me plonge dans un profond processus de réflexion : ne devrais je pas, comme l’avait suggéré Chloé, laisser les femmes virtuelles dans leur virtualité ? Je me demandais aussi si je n’avais pas une capacité quasi-magnétique à attirer les détraquées, les mythomanes et paranoïaques de Paris, de la petite ceinture et la grande couronne, Seine-et-Marne incluse.
Je suis loin, perdu dans mes pensées, lorsqu’une sonnerie de mon téléphone me fait sursauter.
Je viens de recevoir un SMS : « Ai pris possession de mon nouvel appart. Mes meubles sont perdus dans cet espace. Tu viens à la braderie ? Claire ».

Claire que j’avais rencontré à Lille, selon une formule traditionnelle, dans un bal du 14 juillet.
Nous avions dansé, bavardé, ri, bu toutes sortes de choses, dansé, discuté avec des inconnus, échangé nos numéros de portable et finalement, avant de nous quitter nous nous étions embrassés furtivement.
Un baiser furtif mais bien réel.

Intuitivement, à la lecture de ce message, j’ai conscience que mon expérience sur internet vient de se terminer.

A la relecture du SMS, je me dis aussi que j’irais bien à Lille faire un tour à la braderie.

FIN

  web compteur


Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire