dimanche 18 janvier 2009

Jeudi 17 aout – Terrasse du café Le Cadran, rue Montorgueil, Paris

Je suis installé en terrasse devant un verre de sancerre blanc. J’ai hésité avec une 1664 pression mais l’été est tellement pourri à Paris que je n’ai pas eu très envie de me rafraîchir. Comme j’ai déjà pris l’option « petit polo blanc », que je regrette un peu du fait d’un léger vent d’ouest qui adoucit les 22°C ambiants, je me suis réfugié dans la version estivale du vin chaud : le petit blanc frais.
Je tourne nonchalamment les pages de mon bouquin, « Petits suicides entre amis » de Paasillina et j’attends. J’attends Jane, alias Shoppeuse, 32 ans, pulpeuse, qui m’a averti par SMS qu’elle avait 20mn de retard parce qu’elle devait s’occuper du chien de sa soeur.
C’est mon premier rencard sur AUM.

Et c’est un rencard acquis de haute lutte car mes débuts sur AUM ont été quelque peu chaotiques du fait certainement de mon manque de pratique sur des sites tels que Meetic.

Le lendemain de mon retour de Toscane j’étais de retour du bureau après une journée que j’avais passé aux abonnés absents du fait des fatigues du voyage cumulées à mes errements de la veille sur la toile jusqu’à une heure tardive. Je me reconnectais à AUM après le dîner pour faire le point sur mes demandes d’adoption.
Et là mauvaise surprise ! Le message suivant s’affiche : « Les hommes connectés sont trop nombreux. Vous devez patienter pendant les heures de pointes (18h-01h)
Une fois connecté, le site comportera plus de 50% de femmes »
Bon gré mal gré, je décide de refaire une tentative un peu après 23h00. Même cause, même effet. Je remarque un message en bas de la page, auquel je n’avais pas prêté attention lors de ma précédente tentative : « Encore faim? (sic) Grugez la queue systématiquement et faites plus de rencontres en devenant un VIP ou en parrainant 5 amis ».
Je réessaie encore à 23h30, à 0h00, 0h20, 0h55.
Idem.
Ma tentative de connexion de 1h02 aboutit quant à elle comme par miracle
Je trouve le procédé médiocre mais tellement typique du site internet le plus banal. L’accès de base au site étant gratuit la rémunération se crée en achetant des privilèges, comme au moyen-âge, ou en générant le plus de trafic possible sur le site. En résumé et en schématisant à peine, on m’incitait, soit à payer pour rencontrer une dame à qui je tiendrais compagnie, soit à inviter 5 de mes potes célibataires à grossir les cohortes d’hommes-objets. Tout ça pour que je puisse consulter entre 18h et 1h les demandes des nombreuses clientes du grand supermarché désirant faire de Spartakus leur petit animal de compagnie.
Une procédure de contournement devait pouvoir s’envisager mais en attendant je n’avais qu’une envie : faire l’inventaire de ces fameuses demandes.

Et là 2ème déception la liste était vide.
Pas une seule demande de mise au panier.
Mon profil avait juste été consulté une seule fois, par une acheteuse répond au doux pseudo de « Psychopathe ».
Même CrazyGirl 59, la petite Lilloise qui m’avait mis au panier hier soir n’avait pas répondu au charmant message que je lui avais envoyé la veille au soir alors que la lecture de sa fiche m’apprenait qu’elle s’était connectée dans la journée.

Ma stratégie de vente était donc à réexaminer de fond en comble mais la priorité consistait à pouvoir me connecter à AUM en dehors de mes heures de bureau et surtout en dehors de mes heures de sommeil. Comme il était hors de question que je paie pour être un produit en rayonnage –question de principe - je décidais d’inviter quelques amis à créer devenir des produits en rayon ou des vaches à lait. Au choix.

Le lendemain seul Christophe le Brestois avait créé un compte. Il m’avait envoyé un petit mail pour me remercier du tuyau. Il trouvait le concept amusant et avait même été adopté illico par une dénommée CrazyGirl 59. Et puis surtout quand on habite Brest ce type de site web était une aubaine pour tuer le temps.
Je tiquais à peine sur son adoption par la fille folle du Nord qui apparemment avait décidé d’adopter toute la populace masculine du site AUM, histoire d’obtenir le score le plus élevé sur AUM (ndla : une cliente gagne des points sur AUM à chaque fois qu’elle met un mec au panier). Par contre j’envisageais immédiatement de créer moi-même les 4 amis restant à inviter sur le site. Je récupérais 2 vieilles adresses e-mails dont je ne me servais plus, j’en créais 2 autres et le tour était joué : j’avais mes 4 avatars.
Je m’appliquais quelque peu pour créer le 1er profil en complétant sommairement la fiche et en affichant une autre de mes photos de vacances où j’étais photographié de loin, donc méconnaissable, devant un étalage de vélos pour enfants. Histoire de garder une référence aux combat de l’antiquité je l’appelais Horace.
Puis pour le profil suivant je ne remplissais rien et je l’appelais sans surprise Curiace. Naissaient sur le même mode Hector et puis « le Baron de Brâne », parce que je n’avais plus d’inspiration antique et puis aussi parce que je lui avais collé comme photo de profil une étiquette d’une bouteille de BrâneCantenac, un grand cru de Margaux et accessoirement le 1er vin de la propriété.

Une fois mes 4 amis créés je pouvais passer la totalité de mes soirées à me connecter en toute liberté sous le pseudonyme Spartakus, en buvant des bières et grignotant des tortillas au guacamole. Encore quelques semaines à ce rythme et le bide du beau gladiateur traînerait par terre.
De plus je pouvais désormais balancer une dizaine de charmes par jour et à toute heure donc, pour attirer l’attention des clientes, au lieu des 5 par jour dont je bénéficiais à mon inscription.
Je peaufinais donc ma stratégie de vente au cours de mes soirées aoutiennes. J’affichais de nouvelles photos de profil et je regardais laquelle générait le plus de visites sur ma page.
Et puis j’essayais aussi d’améliorer l’argumentaire de vente sur ma page. De le rendre moins lourd et un peu plus humoristique et ça ce n’était pas gagné…

Mais ma situation s’améliorait progressivement et comme j’envoyais plus de charmes avec un meilleur profil j’obtenais quelques réponses positives ici et là.

Enfin pour toute réponse positive je n’obtenais que le message suivant «Lolita vous offre la possibilité de discuter avec elle. N'hésitez pas à lui envoyer un message pour tenter d'atterrir dans son panier ! ».
La cliente pour toute débonnaire qu’elle soi n’en était pas pour autant créative. De plus comme presque toutes avaient inscrit dans leur profil que l’humour les faisait craquer cette invitation pouvait se traduire par un « Et maintenant faites moi rire jeune homme. »
Dans un premier temps j’avais un peu de mal à faire le mariole sur demande et je me contentais d’envoyer un petit mot gentil sur ses goûts musicaux ou à propos de ses photos sur lequel elle a un regard magnifique.
Etonnamment mes messages restaient systématiquement sans réponse.

Dans le cas de la dénommée Lolita une superbe eurasienne, fan d’Hitchock et aux formes alléchantes je décidais qu’un changement de braquet s’imposait et je lui envoyais le message suivant : « Félicitation, tu viens de gagner le prix du plus beau décolleté de tout le site AUM. Ta récompense au choix : un billet pour le dernier film d’Hitchcock ou 15mn de tchatt avec moi. »
Mon navigateur se mit alors à afficher le message suivant : « Vous ne pouvez pas encore contacter Lolita car elle ne vous a pas encore ajouté à son panier mais vous pouvez lui envoyer un charme pour lui signaler qu’elle vous intéresse. »

Je réessayais d’envoyer mon mail mais le même message s’affichait : « Vous ne pouvez pas encore contacter Lolita… »
Diagnostic facile : un bug d’AUM !!!
La stratégie de contournement : renvoyer un charme à Lolita pour qu’elle me renvoie un message tout frais.
Le résultat : nouveau pop-up d’AUM « Pas plus d’un charme par jour à la même cliente »
J’étais terriblement frustré par cette situation. Un incident mécanique pile au moment du changement de braquet ! Par dépit je me dirigeais vers mon bar et je me servais un triple whisky Oban bien tourbé.

Diagnostic facile : AUM et ses turpitudes augmentaient mon alcoolémie. Certes il ne fallait pas nécessairement être chercheur au CNRS pour conclure qu’une activité adductive se déroulant face à un écran augmentait le risque de consommation de boissons alcoolisées.
Dans ce cas précis j’avais l’impression qu’AUM créait le contexte de l’addiction et qu’à chaque événement marquant j’allais me servir un verre.
Je sirotais lentement mon Oban en me demandant si désormais on pouvait entendre des confessions de pratiques alcooliques liées à internet dans les réunions des AA (Alcooliques Anonymes).

Un samedi en fin d’après-midi une bonne surprise m’attendit au coin d’une gorgée de bière et une jolie cliente me mit au panier en ajoutant un petit mot doux. Enthousiasmé par cette démarche plus personnalisée, je me sentis beaucoup plus confiant et l’échange qui s’en suivit prit à peu près la tournure suivante :

Elle :« Hey hey !! salut toi !!!! bon bah voila je t ai mis direct dans mon panier j espère que tu y seras bien !!!!! »
Moi :« Bonjour Sacha, (ndla : j’avais remarqué que sur une des photos elle portait un collier sur lequel était écrit Sacha et j’ai tenté le coup)
Merci pour la mise au panier. Je suis très à l'aise la dedans. En plus tu es canon et sais prendre l'initiative, tout ce que j'aime.
Il y a juste un petit problème : niveau pilosité j'ai plus le torse de Banderas que celui de K. Reeves et si tu as un problème avec les poils ça risque de ne pas le faire. Pas vrai ? »
Elle : « Sacha ????? non moi c est Valérie !!!!!!!! (ndla : j’avais tout faux sur ce coup). J’ai surtout un soucis avec les poils éventuels sur mon corps !!!!!!!! »
Moi : « Alors bonsoir Valérie moi c'est Ludo,
Ca pourrait le faire étant donné que mes poils ont plutôt tendance à rester sur mon corps »
Elle : « oui c est mieux lol »
Moi : « et tu bosses la nuit ? »
Elle : « oui suis hôtesse dans une boîte et toi ? »
Moi : « moi dans les nouvelles techno. Ca te dirait de prendre un verre demain ? »
Elle : « Je bosse demain soir mais lundi ou mardi c’est possible. »
Moi : « Lundi ou mardi comme tu préfères. Je termine vers 19H00 et je propose qu'on se retrouve qq part dans Paris et qu'on prenne l'apéro.
Tu n'as rien contre les cravates ? »
Elle : « ha non je n ai rien contre les cravates!!!
Alors pour lundi ou mardi je ne peux pas encore te confirmer car j ai des tas de choses à faire en début de semaine notamment je me cherche une voiture et donc je cours partout!!!!!!! »
Moi : « Remarque les cravates ça s'enlève au besoin et pas seulement à l’apéro.
Je te laisse prendre contact avec moi pour décider du jour. mon mail est ludo@yahoo.com »
Elle : « très juste pour la cravate lol. Moi c’est valerievalerie@yahoo.fr. A la semaine prochaine. »

Voilà qui était prometteur mais en attendant aucun rendez-vous à l’horizon. Bien décidé à franchir ce cap au cours du week-end, je redoublais d’ardeur et de créativité afin de terminer la première épreuve ou plutôt le 1er tableau.
Car il faut bien l’avouer sur AUM j’avais l’impression de jouer à un jeu d’arcade. Ou plutôt à un FPS (First Person Shooter), un jeu de tir subjectif comme on est sensé dire en Français. Le FPS c’est ce type de jeu avec lequel on balade un personnage dans une réalité virtuelle en tirant tout ce qui passe.
Mieux même. J’étais dans un épisode des Sims ou dans une zone de 2nd Life dans lesquels je devais draguer sur internet. J’imaginais déjà le titre du jeu : « AUM : Cyber-conquer the Woman ».
Cette expérience de mise en abyme, plus saisissante que les boucles d’oreille de la vache qui rit, avait vraiment quelque chose d’enivrant.

Armé de cette nouvelle perspective et d’une méthode à peu près au point, j’obtenais rapidement quelques résultats lorsque certaines acheteuses m’autorisaient à entrer en contact épistolaire avec elles.
Et c’est ainsi qu’au terme d’un échange de mail mené de manière très rationnelle et habile, la dénommée Shoppeuse me proposait un tchatt sur MSN.
Seulement voilà un nouvel écueil se dressait dans ma quête : MSN n’était pas installé sur mon antique PC portable. La version que je téléchargeais péniblement, que j’installais encore plus péniblement, boguait toutes les trois minutes. Néanmoins, le dimanche soir, en appliquant toujours la même stratégie je réussissais, au terme de 40 minutes de bribes de conversation à la fois chaotiques et techniques à décrocher un rendez-vous pour le mardi suivant.

Et c’est ainsi que je me retrouvais au coin des rues Montorgueil et Tiquetonne à la dénommée.
Je venais de finir mon petit blanc frais. Un peu nerveux, ce qui est normal pour un premier rendez-vous.
Au même moment je vois apparaître une jeune femme, ressemblant vaguement à Jane, un setter noir et blanc au bout d’une laisse. Seul problème : cette jeune femme est obèse.
Voyant que je la regarde elle me fait un petit sourire et se dirige vers ma table.
Merde ! Et moi qui croyait qu’une telle situation n’était possible que dans les meilleurs films de Max Pécas ou comme dans « Courage fuyons » d’Yves Robert. Que devais-je faire ? M’enfuir en rampant sous les tables ?
Non.
Pour le moment j’assiste juste, paralysé, au débarquement de Jane sur la terrasse.

A peine est elle entrée dans le périmètre de la terrasse que le setter en question déclenche une bagarre avec un petit caniche blanc à un couple gay. Prince, c’est le nom du setter, devient difficilement contrôlable et menace de croquer Chouquette, la petite femelle caniche.
Que faire ? Je considère à nouveau la situation et il est clair que a démarche de Jane a quelque chose de malhonnête, alors pourquoi ne pas profiter du marasme régnant sur la terrasse pour m’éclipser à la Pécas.
Carrément intéressant comme option.

L’hésitation dure deux secondes et je décide d’assumer mon erreur: avoir investi 10 jours de mon temps pour vivre ce moment.
Je me lève donc et je tire vigoureusement sur la laisse de Prince au grand soulagement des maîtres de Chouquette, à deux doigts de perdre leur bébé.

La glace devrait être brisée entre Jane et moi grâce à mon rôle de casque bleu canin mais ce n’est pas la cas. Je n’en ai aucune envie et je commande donc un nouveau sancerre blanc pour m’aider à verbaliser mon trouble.
Pour Jane ce sera une eau minérale gazeuse. Elle bredouille. Elle aussi est mal à l’aise certainement parce qu’elle sent bien qu’il y a eu un petit dol comme on dit dans le monde des affaires.
Comme elle est vraiment très crispée, j’essaie de discuter tranquillement de choses et d’autres. S’en suit une discussion plutôt agréable quoiqu’un peu crispée.
On parle du mois d’août pourri, d'Andorre dont elle est originaire, des setters dépressifs qui vont jusqu’à s’arrêter de vivre, de sa dépression à elle qui va mieux depuis quelques mois et qui lui a causé une prise de poids importante ces derniers temps.
De fil en aiguille nous en arrivons donc au sujet qui me tarabuste depuis le début de notre conversation.
Moi : « D’ailleurs sur AUM tes photos doivent dater d’avant ta dépression, non ? »
Elle : « Oui »
Moi : « ... »
Elle : « Je me trouvais mieux avant. »
Moi : « ... »
Elle : « Mais apparemment ce truc pose problème aux mecs avec qui j’ai des rendez-vous. »
Moi : « Alors pourquoi tu ne changes pas de photo ? »
Elle : « Sinon je n’aurais peut-être plus de rendez-vous. »
Moi : « T’en auras peut-être moins mais au moins ils seront peut-être plus concluant.
Elle : « Alors toi aussi tu me trouves trop grosse ? »
Moi : « Euuuh, non... mais je te trouve pas très honnête sur ce coup. »

A ce moment là mon portable professionnel se met à sonner. Je décroche et me mets à répondre : « Salut Gilles, comment ça va ? » et pourtant je n’ai pas d’interlocuteur. Et pour cause je viens de m’appeler depuis ma poche gauche avec mon portable personnel. Cette prouesse est rendue possible par le fait qu’ayant tellement zappé sur la TV numérique j’ai effacé les chiffres sur les touches de ma télécommande ce qui m’a donné le don de numéroter sur un clavier à l’aveugle.
Un super-pouvoir dont je ne pensais jamais me servir un jour pour me sortir d’une situation délicate.
Après 3 mn de conversation avec ma main j’annonce à Jane que je vais retrouver des amis qui dînent non loin d’ici.
Elle : « Tu y vas déjà ? Et si ça avait accroché entre toi et moi ?»
Moi : « Alors j’aurais décommandé mon dîner et je serais resté. »
Sur ce je règle les consommations, je lui fais la bise et lui dis au revoir tout en pensant adieu.

Je me mets en marche d’un pas pressé, tête baissée, sans me retourner, afin de rejoindre Gilles qui, ce soir dîne vraiment non loin du quartier des Halles avec quelques amis.
Tout en cheminant je visualise à nouveau le film de la dernière heure écoulée et je me mets à sourire.
Je viens de vivre un excellent début de soirée. J’ai eu une petite décharge d’adrénaline et je viens de compléter le 1er tableau de « AUM : Cyber-conquer the Woman » grâce à un super-pouvoir improbable.
J’ai hâte de rentrer chez moi pour me caler devant mon PC et compléter le 2ème tableau qu’on termine lorsqu’on vit un rendez-vous qui débouche sur autre chose qu’une fuite.
Bien sur si ce rendez-vous débouche sur une folle partie de fesses on réalise un meilleur score que s’il entraîne un autre rendez-vous.
Je ralentis quelque peu. Je relève la tête.
Un grand sourire traverse toujours mon visage.

J’ai envie d’un tartare frite arrosé d’un pichet de gamay frais pour partager avec mes amis l’histoire de mon rendez-vous burlesque.

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