dimanche 18 janvier 2009

Jeudi 28 août – chez moi, Paris, XIVème arrondissement

8h10 ! J’ouvre péniblement les yeux. Un peu comme d’habitude sauf qu’aujourd’hui j’ai en plus un gros mal de crâne et que je ne sens plus du tout mon bras gauche. Après vérification opérée au moyen du bras droit, il s’avère que le-dit bras gauche est toujours en place. Il est juste sévèrement ankylosé car je viens de passer la nuit en boule, comme un hérisson, sur mon canapé club en cuir marron.
Je me redresse doucement en me frottant l’arrière du crâne et la vue d’une bouteille de whisky à moitié vide sur la table du salon combinée à une forte sensation de soif expliquent, quant à elles, que mon front résonne comme un tambourin géant.

Je gagne la cuisine pour me servir un jus d’orange et une aspirine. La vue de ma paire de chaussettes de la veille gisant dans le récipient du tri sélectif, celui pour les emballages bien sûr, me conforte un peu plus dans l’idée que la fin de soirée m’a vu perdre quelques repaires. Notamment celui indiquant le panier à linge sale.

Sur la table un ordinateur portable repose fermé. Pas éteint, juste mis en veille. Sa seule vue suffit à me remémorer l’enchaînement d’évènements qui m’a amené à passer une nuit peu propice au sommeil.

Les choses avaient commencé à s’emballer sérieusement le lundi 19 août 2008, au retour du Gallopin, un restaurant du 1er arrondissement où j’avais retrouvé un groupe d’amis, suite à mon 1er rendez-vous AUM avec Jane.
Etant arrivé en retard pour l’apéro, j’en expliquais les raisons et le récit de cette rencontre burlesque avait captivé l’auditoire. Certains se montraient curieux et d’autres, comme Virginie, trouvaient pathétique que j’en sois réduit à de telles extrémités pour draguer. Virginie prenait également la défense de la pauvre Jane, victime de son physique en surpoids. Histoire de me la jouer sans foi ni loi, je lui répondais ironiquement qu’on vivait désormais dans une ère de capitalisme moderne où les humains étaient des produits en rayon sur internet et que seuls les meilleurs produits seraient vendus. Les moins attractifs attendraient les soldes.
Il y a quelques semaines de cela j’aurais pu tenir un raisonnement similaire à celui de Virginie, mais depuis le début du mois d’août j’avais gagné en modernité.

Je rentrais dans le 15ème avec Gilles, mon voisin. Il me pressait de questions. Pas tant parce qu’il était célibataire mais plutôt parce qu’il était journaliste et qu’il aimait à refaire le monde autour d’un dernier verre.
Arrivés au métro Vaugirard il me proposa, sans surprise, de boire une dernière petite prune chez lui. Je déclinais : « j’ai école demain ». Histoire de me motiver, il renouvelait son offre en proposant un sujet de conversation qui nous intéressait tous les deux : « on se prend un petit digestif et puis on fait la visite de ton fameux site d’adoption».
Dix minutes plus tard nous étions assis devant son bureau un verre de gnole à la main.
Je m’étais connecté sous le profil de « Horace », que j’avais garni d’une photo d’Arnold Vosloo (le méchant du film La Momie) en pagne égyptien, histoire de montrer au journaliste qu’on pouvait jouer la carte de l’humour décalé sur AUM. Le dénommé Horace avait par ailleurs comme films favoris la « Momie », « le retour de la momie », etc.... Son livre de chevet était « 110 exercices de musculation réalisables sans équipement particulier » et son groupe favori : The Bangles, interprètes du mythique « walk like an Egyptian ».

Soudain un pop-up rose surgit du fond de la nuit « Safia vous a envoyé un message ».
En moins de deux clics nous lisions ce fameux message : « Salut, toi et moi je ne pense pas qu’on cherche la même chose mais j’étais morte de rire en lisant ta fiche ».
Aussitôt Gilles me demandait de lui proposer un tchatt. Sitôt dit, sitôt fait. Et Safia acceptait en quelques secondes. Gilles augmentait les enchères : il voulait savoir si Safia avait une webcam. J’essayais de le résonner en disant que c’était déjà inespéré d’avoir ce tchatt mais la webcam à 1h et quelque du matin il ne fallait pas trop y compter. A peine avais je terminé mon plaidoyer que Safia nous informait qu’elle allait brancher sa petite caméra..
Gilles, hilare et surexcité, installait en moins de 10 secondes sa webcam au dessus du moniteur en me lançant dans un clin d’oeil : « On va lui faire une petite surprise... ».
J’avais compris ce qu’il voulait faire.
Une fois, la caméra installée, il y eut quelques seconde d’attente, juste le temps que l’image s’affiche dans les fenêtres de MSN.
C’était mon premier tchatt avec video et j’étais très curieux de ce que j’allais découvrir.
Je ne fus pas déçu !

Une petite brune, un peu décoiffée, vêtue d’une nuisette en dentelle, probablement de la collection « jeune vierge » de Victoria Secret, était assise en tailleur sur son lit. La lumière était tamisée et elle avait une sorte de poupée en chiffon sur les genoux, probablement une patote.
A la vue de ce spectacle touchant, Gilles et moi nous mîmes à hurler simultanément à gorge déployée, un peu à la manière des vikings déboulant dans un village gallo-romain après 1 mois de mer sans voir de femmes.
Safia effarouchée serra instinctivement son doudou contre sa poitrine. Ses yeux exprimèrent une émotion très proche de la pitié ce qui déclencha chez nous un rire gras.
Le rire gras des vikings qui viennent de violer la totalité des femmes et les ovins d’un village gallo-romain.
Le rire, même gras, a ceci de particulier qu’il détend souvent l’atmosphère. Safia prononça donc ses premiers mots face aux barbares du net : « Ah, bonsoir, vous êtes deux ?! Je ne m’y attendais pas et ça m’a fait peur ! »
Pour détendre l’atmosphère je proposais qu’on aille se mettre en pyjama dans la chambre de Gilles afin que tout le monde soit sur un pied d’égalité.
Comme au moins deux tiers des participants de cette séance nocturne étaient notablement alcoolisés, la télé-conférence se poursuivit sur le mode du n’importe quoi et se termina par un quizz écologiste : Safia devait deviner quel type de plante Gilles faisait pousser dans son appartement. On lui présentait les pots devant la caméra et elle pouvait poser trois questions avant de donner sa réponse. Elle s’en tira très bien et devina tout sauf le baobab. Il faut dire pour sa défense que notre esprit n’est pas habitué à voir des pousses de baobabs dans un pot en terre cuite.
Surtout à 2h00 du matin via une webcam.
Je rentrais chez moi après avoir pris rendez-vous avec Safia. Le surlendemain ne me convenait pas parce que j’avais rendez-vous avec Christelle, alias Telle (pseudonyme compliqué celui-là).
J’optais donc pour le lendemain à 7 heures du soir, soit dans 16 heures.

Je me couchais confiant car Safia avait l’air fort sympathique et sociable car elle avait su gérer avec doigté deux vikings déboulant dans son intimité au milieu de la nuit. Et surtout Safia avait l’air pulpeuse. Vraiment pulpeuse.
Au moment de m’assoupir je me disais aussi que les choses s’accéléraient drôlement sur AUM.
Dans un sens ça me semblait normal car dans tout jeu video qui se respecte la vitesse de l’action augmente toujours entre le 1er et le 2ème tableau.
Et quelques heures à peine après avoir complété le 1er tableau, j’avais la sensation d’être vraiment en phase d’accélération au beau milieu du 2ème ...

Le lendemain je me rendais rue Vieille du Temple, dans un petit bar du quartier du Marais où j’avais donné rendez-vous à Safia.
Je la vis arriver tout sourire, à peine marquée par ses exploits de la vieille. Après de rapides salutations d’usage elle déposait son sac et son blouson sur sa chaise et filait se remaquiller dans les toilettes.
Aussitôt partie, je saisissais mon téléphone pour envoyer un SMS à Gilles : « suis en rdv avec Safia. Change ta webcam : elle déforme ... à moins que ce ne soit ta prune :-)».
Aussitôt après cet envoi, Safia revenait s’asseoir face à moi. Je ne la trouvais pas grosse mais son visage était inélégant. Très asymétrique avec un menton en galoche qui attirait sans cesse mon regard.
Elle était curieuse, assez cultivée et manifestement préoccupée par sa carrière ou plutôt par son absence de carrière car cela faisait plus de 6 mois qu’elle était au chômage.
Safia et moi on aurait pu devenir amis mais Marco, en vétéran de Meetic, m’avait expliqué quelques mois auparavant qu’on ne venait pas sur ce type de site pour se faire des amis. Au départ les deux personnes n’étant pas venues sur le site web dans cette optique, il était très probable qu’à l’arrivée au moins une des deux personnes se trouve frustrée par la relation amicale instaurée.
La démonstration de Marco m’avait semblé logique et j’avais donc décidé de ne pas devenir ami avec Safia mais comme elle avait fait un très bon score au quizz végétal de la veille, je payais les consommations dans le bar et je l’invitais à manger chez Higuma, une petite cantine japonaise de la rue St Anne.
Après l’avoir quitté sur un laconique « A plus » je me disais, primo, que je n’avais certainement pas terminé le 2ème tableau ce soir et, deuxio, que si je procédais de la sorte à inviter à dîner toutes les clientes d’AUM avec qui j’avais rendez-vous, j’allais finir par assécher mon compte en banque dans ma quête de la femme virtuelle.

Le lendemain, alors que je téléphonais à Christelle, 36 ans, pour mettre au point notre rendez-vous, je décidais de prendre en compte le deuxième paramètre précité dans ma stratégie de rencontre.
Je ne lui donnais plus rendez-vous dans un bar mais à la station de métro Plaisance comme ça s’il y avait tromperie sur la marchandise je pourrais m’épargner une heure de conversation inutile.
J’étais arrivé à l’heure à la station Plaisance et je ne vis pas Christelle près de la sortie. Je la cherchais du regard jusque dans le petit square attenant à la station lorsque soudain j’entendis une voie suave m’adresser un « bonjour » dans mon dos.
Je me retournais, persuadé, rien qu’au son, que j’allais passer la soirée réussie que j’espérais depuis près de 15 jours.
Erreur ! Christelle qui faisait à peine la trentaine sur les photos sélectionnées sur sa fiche paraissait en fait approcher la cinquantaine.
Je me sentais à nouveau floué et malgré cela et malgré le dispositif mis en place pour faciliter la fuite, la retraite ne semblait pas être une option facile à mettre en place.
Etait ce là une manifestation de la lâcheté masculine devant la femme ? En tout cas je marquais une hésitation et Christelle, au regard fatigué, le sentait :

Elle : « Bonjour. Je suis Christelle. Et toi tu dois être Ludo ? »
Moi : « Oui, oui. Salut .... »
Elle : « Tu viens d’arriver c’est ça ? Moi aussi, on devait certainement être dans la même rame. »
Moi (...maladroitement) : « Oui c’est ça on devait être dans la même rame et je ne t’ai pas reconnue à la descente alors là je te cherchais ... »
Elle : « Bon. Voilà on a réalisé la jonction ! On va boire un verre ? Tu connais un bar sympa près d’ici ? »
Moi (...toujours aussi maladroit mais décidé à faire valoir mon droit à l’abstention) : « Euh oui j’en connais mais pourquoi on n’irait pas plutôt s’asseoir tranquillement dans le square, sur un banc, pour discuter. Il fait encore chaud à cette heure-ci. Ca doit être aussi agréable qu’une terrasse et plus calme. »
Elle (dubitative car je devais être le 1er à lui faire le coup) : « Euuh, oui, pourquoi pas mais tu ne veux pas aller prendre un verre ? »
Moi (décidé sur la stratégie à adopter) : « Non. On n’est pas obligé d’aller prendre un verre. On n’a pas à entrer dans une routine. Suis moi, tu vas voir une conversation sur un banc ça peut être sympa aussi. C’est Brassens qui l’a dit... »

Quelques secondes plus tard nous étions assis sur un banc et nous nous mîmes à échanger quelques banalités. Plus les minutes passaient et plus je sentais monter en moi l’énervement et la frustration car j’avais fait le constat dès que j’avais vu Christelle qu’une fois de plus j’étais en train de me faire abuser par une annonce mensongère sur AUM.
Vingt minutes après avoir débuté un remix très chaste de la chanson de Brassens je me levais et prenant mon courage à 2 mains je déclarais :
« Christelle, je suis désolé mais je crois que ça ne va pas le faire entre nous. Comme j’ai d’autres choses à faire ce soir je préfère y aller maintenant. »
Elle resta quelque peu abasourdie et bafouilla juste : « Ah bon, pourquoi ? »
Je lui expliquais qu’il était beaucoup plus intelligent de ne pas démarrer quelque chose qui ne mènerait à rien. Puis je l’embrassais rapidement sur la joue gauche en lui souhaitant bonne chance et je disparaissais sans demander mon reste.

De retour chez moi j’avais le sentiment de ne pas avoir beaucoup progressé dans ma quête au cours des 48 dernières heures.
Je saisissais une 1664 dans le frigo et je m’affalais dans un fauteuil histoire de réfléchir tranquillement tout en surfant distraitement sur AUM.

Le fond de ma réflexion était le suivant. D’abord je devais observer plus attentivement les photos des clientes, éliminer celles prises dans des pauses inhabituelles, comme par exemple le surplomb même si ça donne des décolletés sympa, et une fois en contact avec la dame je devrais en demander de plus récentes. Si elle me dit que celles affichées sont récentes je pourrais m’en tirer avec un compliment du type : « tu parais tellement jeune sur ces photos qu’elles me paraissaient anciennes. »

J’avais un deuxième axe de réflexion : au lieu de ne dialoguer avec la cliente que dans l’optique d’obtenir un rendez-vous pourquoi ne pas essayer d’établir un dialogue beaucoup plus ouvert dans laquelle elle laissera forcément transparaître un peu de ce qu’elle essaie de cacher ... si elle essaie de cacher quelque chose.

La soirée qui s’était écoulée m’avait cependant apporté une bonne nouvelle : Lolita, la belle Eurasienne, était disposée à entrer en contact avec Hector, mon personnage posant devant dans des vélos pour enfants.
J’utilisais toute ma science de la cyberdrague à essayer d’établir un échange suivi avec elle mais Lolita ne se connectait sur le site qu’avec parcimonie et elle ne se livrait que très peu. Elle était soit extrêmement méfiante soit plus probablement très sollicitée.
En tout cas Hector piétinait devant l’obstacle ...

Dans les jours qui suivaient je me connectais assez fréquemment sous le pseudonyme d’Hector dans le but de tchatter avec Lolita, ce qui n’aurait pas du être un objectif en soi d’autant plus que MSN continuait à faire des siennes sur mon portable rendant toute tentative de tchatt aléatoire.

Un soir, sortie d’on se sait où, une jolie brunette au visage fin et au nez en trompette, répondant paradoxalement au pseudonyme japonisant d’Ozeki qui comme chacun le sait correspond au 2ème grade le plus élevé dans la hiérarchie du sumo, vint consulter la fiche d’Hector.
Quelques minutes plus tard elle se fendit même d’un message court mais personnalisé faisant allusion au parc à vélos équipés de petites roues garnissant l’arrière-plan de la photo derrière moi, aussi connu sous le nom d’Hector : « Bonsoir, comment fais tu pour monter sur tous ces vélos en même temps ? »

Voilà qui devenait intéressant.
Après un rapide brain-storming avec moi-même, je décidais de répondre qu’en fait il s’agissait de la photo d’une station de velib’ pour enfant prise en Italie. On verrait bien où tout cela nous mènerait.
Je commençais à taper ma réponse sur le clavier : « En f ». Shit !
Je n’avais pas eu le temps d’appuyer sur les touches a, i et t. En parfait gaucher, ma main droite comme frappée du syndrome de Tourette venait de heurter la touche Enter.
Je venais d’envoyer le message suivant « En f ». Voilà à quoi se limitait mon argumentaire pour séduire Ozeki. Trois lettres et un espace. C’était un peu léger !

Je me décidais à retaper la réponse « En fait il .... ». Je n’avais pas écrit la moitié du message que le désormais classique pop-up rose m’interrompait dans mon élan.
La réponse d’Ozeki venait de fuser, rapide comme une charge de sumotori au tachi-ai (ndla : le tachi-ai est le démarrage du combat).
Ozeki « Ca ne fonctionne pas mieux en M ? ».

De plus en plus intéressant. La brune au nez en trompette semblait dotée d’un très solide sens de la répartie.
Il n’en fallait pas plus. Ma curiosité était piquée.

Sans réfléchir, et cétait certainement une erreur je renvoyais le message suivant à Ozeki
Moi « mdr !!! Excellent !
En f....ait je t’ai envoyé se message par erreur. Sur la photo c'est une station de Velib pour enfant à Naples. Très jolie ville au demeurant, mais ça explique le foutoir dans la station de velibambino.
A part ça il semblerait que j'aie tous les attributs qu'i faut pour te faire craquer : fumeur, alcoolique (ça dépend des cycles de lune), gouailleur, sensuel (parait il) et mal rasé (ça aussi ça dépend des jours, si c'était toujours le cas je serais barbu, logique !). Qu'est ce que tu en penses ?
Ludo »

La réponse se fit attendre quelque peu mais arriva au bout de cinq interminables minutes :
Ozeki « Oui tu ne peux pas faire mieux à priori... mais le one-shot j'ai essayé et ça manque cruellement de tendresse ! et puis je connais Naples et c'est très chouette mais je n'ai jamais vu ces vélos... »
J’avais oublié que j’avais coché la case « one-shot » dans le type de relation souhaitée par Hector. A croire qu’en dédoublant sa personnalité on finirait presque par devenir schizophrène. Je m’étais pris un bonne claque : Hector essayait de mettre Ozeki dans son lit en la pipotant.

Il fallait rattraper le coup vite fait en changeant l’image d’Hector, voire même en pipotant si nécessaire.
Moi « Tout d'abord il s'agit bien de Naples (2007), mais en fait il s'agit d'une tentative d'humour au 3eme degré et sur la photo c'est juste un marchand de vélo pour enfants sur un marché.
Par ailleurs qui parle de one-shot ? Si c'est le one-shot qui m'intéressait je ne serai pas en train de discuter avec toi dont la fiche sexo affiche "chasteté et masturbation". Un peu compliqué a priori pour un one shot, non ?
Si j'ai mis "one shot" sur mon profil parce qu'en ce moment au niveau sentimental je suis en pause reconfiguration et ce statut me permet de faire le tour du site tranquillement.
Convaincue ? J'ai droit à une chance ? »

La réponse cette fois se fit beaucoup plus rapide
Ozeki « CPE (= contrat précaire) ou one-shot ? Pour les adoptes la différence est fondamentale
Désolée pour la tentative d'humour... je suis parfois très naïve ! Je ne devrais pas le dire... je sais.
Chloé »
Le message contenait plusieurs informations intéressantes. D’abord Ozeki s’appelait Chloé, un prénom qui incitait un peu plus au fantasme qu’un grade de sumotori. Ensuite Chloé avait envie de poursuivre cette conversation puisqu’elle parlait d’adoption. Et ensuite elle affirmait être naïve mais c’était peut-être un piège.
Qu’importe il fallait foncer dans la brèche et viser l’adoption dès maintenant.

Moi « Ben CPE comme contrat premier embauche je crois. D’ailleurs en tant que CPE je pense avoir droit à un joker, c'est ma 1er jour sur le site. Adopte-moi stp »
Chloé « CPE = amitié. Alors je serai ta confidente... et si c'est ton premier jour, je vais t'adopter je peux encore être généreuse même à mon âge. alors première question : ça veut dire quoi en pause reconfiguration? »
Moi « Pause reconfiguration, ça veut dire que j'ai subi une grosse déception sentimentale il y a 2 ans et que suite à ça j'ai enchaîné les one-shots et les conneries et que cet été j'ai décidé de tourner la page. »

Chloé « Ca veut dire que tu as attendu 2 ans avant d’essayer les rencontres virtuelles ? Comment as tu fait ? »

Moi « En fait j’ai rencontré des gens dans la réalité. »

Chloé « Mais je suis réelle ! »

Ca commençait à devenir un peu compliqué. Certes j’avais envie de croire que Chloé était bien réelle et que dans quelques jours je verrais débouler une jolie brune au nez retroussé, exactement comme sur la photo. Envie de croire qu’à ce moment là je n’aurais pas vraiment envie de lui proposer de bavarder sur un banc public du plus petit square de Paris.
Mais je me disais aussi que derrière le pseudonyme Ozeki se planquaient 2 adolescents boutonneux en quête de sensations fortes et fan de Sumo sur Eurosport.
Chloé, virtuelle ou réelle ? Je ne savais pas vraiment mais je voulais la croire réelle. J’étais donc déterminé à chercher des éléments de réalité.

Moi « Tu as l’air bien réelle mais je ne suis pas un grand fan des rencontres virtuelles. Ca manque d'humain. Je préfèrais sortir ou trainer dans les bars et rencontrer du monde. Seul problème on abime ses poumons, son foie, on flambe et puis à un moment toute ta vie devient bancale.
Alors à un moment on dit stop ... »

Chloé « Je n'aimais pas le virtuel non plus mais je ne sais pas draguer dans les bars ... et ça c’est le drame de ma vie ! Mais on se fait vite au virtuel, peut-être même trop. Par moment je n'ai même pas envie de rencontrer les gens.
Au fait tu as MSN ou tu n’es pas encore rendu à ce niveau de virtualité ? »

Plus le nombre de message augmentait moins je me disais qu’un duo d’adolescent boutonneux pouvait écrire de la sorte et plus elle me plaisait.
Peut-être que moi aussi, finalement, je n’allais pas avoir envie de la rencontrer. J’allais peut-être vouloir la laisser reposer dans la perfection de sa virtualité.
Seulement voilà qu’elle me proposait de passer sur MSN : la dernière étape avant la réalité ! Comme on envisageait la réalité je voulais m’assurer de son existence tout en m’affranchissant des problèmes techniques liés à MSN.

Moi « MSN plante sur mon ordi tout pourri mais si tu veux on peux faire une tentative de chat sur Facebook. Mon nom est Ludo Del Negro.»

Chloé « OK pour FaceBook, mon nom est Chloé Moulin. »

Et voilà le tour était joué, elle connaissait mon nom et moi le sien. J’allais certainement trouver d’autres photos d’elle histoire de vérifier quelle était la forme exacte de son nez car la seule photo de Chloé affichée sur AUM était prise de face et en noir et blanc.
En attendant cette vérification nous utilisions immédiatement l’option tchatt sur FaceBook pour contre notre conversation sur les sites de rencontre, la virtualité et les différentes formes de technique de drague dans les bars.
Son humour, sa répartie et sa virtualité me séduisaient. J’avais décidé que c’était elle que je devais rencontrer.
Seulement voilà : Chloé avait un petit problème d’autonomie. Elle m’annonçait qu’en raison de l’heure tardive elle n’avait plus de pile pour ce soir et qu’elle devait partir se coucher.
Il était minuit et demi et cela faisait plus de 2 heures que nous bavardions. Avant sa déconnexion je négociais un rendez-vous virtuel pour le lendemain.
Chloé acceptait à une condition : que ça se passe sur MSN car elle n’aimait pas du tout l’interface tchatt de Facebook. Je lui expliquais que mon PC se montrait capricieux du fait de l’utilisation de MSN mais elle me répondit de la sorte :
Chloé « C’est facile : tu n’as qu’à télécharger aMSN (c’est un freeware) et l’utiliser pour me contacter demain sur ozeki@live.com Au fait comment un mec qui travaille dans les nouvelles technologies fait il pour avoir un PC aussi mal configuré ? Elle est pas intelligente ma question ? Bonne nuit ;-) »

Ce dernier message était plein de perspectives prometteuses et pas seulement parce qu’en plus de sa causticité et de toutes les qualités mentionnées précédemment Chloé allait m’offrait la solution qui permettait d’éviter MSN et de m’affranchir de Microsoft.
Chloé était potentiellement omnipotente !

Je décidais donc de vérifier sur le champ s’il était fait mention de cette omnipotence sur son profil FaceBook.
Après une petite déception du au fait que son profil ne comportait qu’une seule photo d’elle et que c’était la même que sur AUM ma curiosité fut comblée au delà de mes désires les plus secrets.
En effet, un quart d’heure passée sur sa page FaceBook m’apprirent une foule d’information. Sans ordre de découverte je découvrais, entre autres choses, qu’elle avait une sœur vivant en Uruguay, qu’elle était mère célibataire d’une petite fille de 3 ans nommée Lilou, qu’elle avait voyagé dans 27 pays, qu’elle était gourmande et ne dédaignait pas fumer un petit joint de temps en temps, qu’elle était amie avec le secrétaire général des jeunesses communistes et même qu’elle avait un QI, très élevé, probablement aux alentours de 120.
Je n’étais pas plus surpris que cela par la masse de renseignements que je venais d’obtenir. Après tout FaceBook n’avait il pas été fondé grâce à un fond d’investissement de la CIA ?
J’étais plus surpris par la rapidité avec laquelle j’avais pu recueillir toutes ces données.

Tout me semblait facile et aller pour le mieux à part une chose : FaceBook m’avait aussi appris Chloé était née le 10 avril 1973.
Et justement la jeune femme avec qui j’avais vécu ma dernière histoire d’amour marquante et qui m’avait haché menu, il y a 2 ans de cela, était elle aussi née le 10 avril 1973.
Bien que je ne croyais absolument pas à l’astrologie, j’étais troublé par la coïncidence. D’autant plus troublé qu’il y a 2 ans ma compagne d’alors avait disjonctée et utilisé une feuille de boucher pour me menacer.

Chloé était elle une fée ou une tueuse psychopathe ? Pourquoi pas un peu des deux mais tout, à part sa date de naissance, penchait en faveur de la première hypothèse.
Dans tous les cas une chose était certaine : je ne pensais plus du tout à AUM comme à un jeu FPS et j’avais la sensation que j’allais pouvoir animer ma vie sentimentale.
Je partais me coucher peu après mon exploration virtuelle mais je ne parvenais pas à trouver le sommeil rapidement, à la fois excité et troublé.
Je crois même que cette nuit là je rêvais de mon premier rendez-vous avec Chloé.
Dès qu’elle me vit elle se jeta à mon cou et m’embrassa la main droite, cachée derrière son dos, empoignant fermement une feuille de boucher.

Le lendemain, nous étions le 27 août, et j’étais nerveux même avant mes premières gorgées de café de la journée.
Je m’empressais de rentrer tôt du boulot et je téléchargeais et installais aMSN sans aucun problème. Etait ce un signe ?
Vers 20h00, je déclarais sur aMSN l’adresse de Chloé qui m’acceptait immédiatement parmi ses interlocuteurs. Tout s’enchaînait comme sur des roulettes.
Je décidais de marquer une pause pour m’alimenter et descendre dans les tours. Pour ce faire je lisais quelques chapitres d’un roman de Thomas Mann.
Vers 22heures j’étais vraiment très très calme. Je tentais de contacter Chloé sans succès.
Nouvelle tentative vers 22h30. Rien.
A 23h00, toujours rien. A ce moment c’était comme si je n’avais jamais lu de Thomas Mann. J’étais redevenu nerveux.
Si j’avais exploré sa page FaceBook, elle avait pu faire de même sur la mienne et découvrir quelque chose de totalement répulsif. « La tour Montparnasse infernale » fait, par exemple, partie de mes 20 films préférés.
Je constatais qu’il n’y avait aucune évolution dans le statut MSN de Chloé et pour me maintenir en alerte je décidais de consommer quelques picon-bières.
Mais le picon-bière ayant des vertus soporifiques, je me suis dit qu’un petit whisky serait plus approprié avant de tenter une dernière tentative.
La tentative de dialogue de minuit n’ayant pas plus abouti, je me disais alors que Chloé était certainement sorti et qu’elle n’avait pas jugé utile de m’informer de son changement de programme.
Ni psychopathe, ni fée, elle était juste beaucoup plus virtuelle qu’elle l’avait prétendu hier et cette pensée me donnait un sérieux blues.
Un coup de blues qui se transforma en un fort désir de faire un sort à la bouteille de pure malt qui traînait à portée de main lorsque je m’aperçus qu’elle avait arrêté son Mac.
Moi aussi j’étais donc virtuel. Et si j’étais devenu virtuel, aurais je une gueule de bois réelle le lendemain ?

Je ne me souviens plus précisément de la fin de la nuit mais concernant la réalité du mal de crâne du lendemain matin j’ai ma réponse.
Je rassemble mes esprits et pars vers la douche. J’ambitionne d’être au bureau dans une heure.
Une fois habillé, avant d’éteindre mon ordinateur, je décide de mettre à jour mon statut sur FaceBook ;

« Ludo a été victime de la femme virtuelle »

Victime de la femme virtuelle ou d’une accélération incontrôlée de ma faculté à fantasmer liée à un abus d’internet ?

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