dimanche 18 janvier 2009
Vendredi 20 Juin – Vallée de l’Ortolo
Ca fait maintenant une semaine que je vis dans cet endroit perdu entre la Méditerrannée et le maquis Corse, dans la beauté et le luxe. Je me suis adapté très facilement à mon nouvel environnement. Aucun problème de ce côté-là, mais aucun mérite non plus.
Qui ne s’adapterait pas à un ancien casernement génois du XVIème siècle restauré avec goût, à une cuisine d’extérieur méditerranéenne équipée d’une machine à glaçon italienne essentielle lorsqu’on veut rafraîchir à la hâte une boisson apéritive, à une piscine hollywoodienne, quant à elle constamment à température idéale, à un sauna finlandais, un hammam marocain, un jacuzzi siffrédien, perché sur un rocher dominant la mer, et j’en passe et des meilleures...
Et si on vient à se lasser de tout ce luxe, il n’y a qu’à emprunter un petit sentier caillouteux qui serpente pendant 100 mètres entre les pins pour déboucher sur une merveille de crique sortie tout droit de l’imagination d’un pêcheur corse qui n’aurait pas vu son île depuis plus de 20 ans. La petite plage est déserte. L’eau est fraîche et claire. On ne doit pas être très loin du paradis.
Seulement aujourd’hui, après avoir passé 1 semaine prisonnier du paradis, il faut redescendre sur terre et redevenir mortel. Les bagages sont dans le coffre, je m’installe à l’arrière du monospace au milieu de mes comparses, autres anges déchus originaires de pour la plupart de Lille et des environs. Un sanglier accompagne la voiture jusqu’à la lisière de la propriété, comme une sorte de Charron, passeur des morts dans la mythologie grecque.
Nous voilà reconduit dans la réalité.
Je prends rapidement conscience de mon grand retour au statut de mortel quand quelques minutes après avoir démarré la voiture accélère sur cette route qui serpente le long de la côte. La vue est de toute beauté et j’ai envie de vomir l’énorme risotto frichti englouti au déjeuner. J’ouvre la vitre en grand. Je n’ai pas envie de faire arrêter mon ami Fabien, qui officie au volant en fan de Sébastien Loeb et j’ai encore moins envie de ponctuer les merveilleux souvenirs de vacances du groupe par une quiche au risotto en espace confiné.
Putain, ce que j’ai mal au coeur.
Heureusement Sylvie, qui pourtant occupe la place du mort qui veut éviter le mal de route, demande à Fabien de s’arrêter quelques instants: elle commence à pressentir un reflux en direction de ses molaires. Fabien obtempère et me sauve la mise.
Nous nous remettons en route pour quelques difficiles minutes supplémentaires et atteignons notre destination : la cave du Clos Canarelli, installée au bord des champs à la sortie d’un charmant village corse, à quelques encablures de Figari.
Une fois arrivés sur le parking écrasé par le soleil, je descends de voiture super-nauséeux et pas du tout prêt à déguster un des meilleurs vins blancs de l’île de Beauté. J’aperçois tout au bout de l’aire bitumée un petit pont qui donne sur le vignoble. Je m’y dirige dans l’espoir de me rafraîchir la nuque avec un peu d’eau descendue tout droit des aiguilles de Bavella pour recouvrer mes esprits en regardant quelques secondes le ruisseau couler. Je ne connais pas meilleure thérapie pour se détendre que de regarder une rivière couler au milieu.
Une fois arrivé sur le pont c’est la déception il n’y a pas de flotte. Le ruisseau est à sec. Son lit est jonché de sacs et bouteilles vides en plastique. Il ressemble à une grosse croute craquelée. J’aperçois même un cadavre de rat ou de chat, je ne sais pas, car ce cadavre est en état de décomposition avancée. L’odeur dégagée n’est pas faite pour soigner ma nausée mais je ne m’éloigne pas et reste à contempler un tableau qui réconcilierait n’importe quel corse avec Nicolas Hulot.
D’une part je suis un peu sous le choc devant un spectacle aussi laid après une semaine passée dans un cocon soyeux et d’autre part je me surprends à réfléchir au contraste entre ce qu’a du être ce ruisseau à la fonte des neiges, voire il y a quelques années, et ce qu’il est devenu à présent. Il est certainement passé en quelques mois de la catégorie site bucolique à celle de décharge publique.
Bizzarement je ne raisonne pas écologie alors que mes pensées se sont perdues dans ce petit torrent assèché.
Non, en fait je suis plutôt en train de me regarder le nombril et de me dire que moi aussi je suis à sec. Et je ne parle pas des verres de blanc qui m’attendent à l’intérieur du chai. Depuis quelques minutes je n‘ai plus mal au coeur, mais maintenant je m’aperçois que depuis quelques mois ce dernier est tari.
Je suis venu seul dans la vallée de l’Ortolo. Je n’ai partagé ce moment qu’avec mes amis. Je n’ai pas de compagne et je ne suis amoureux de personne. Il n’y a pas d’eau et pas de courant en moi. Pire encore je me dis qu’il y a certainement des sacs et des bouteilles plastiques. Ces derniers temps je picole plus, je fume plus, je suis moins sociable, je suis moins présent dans les conversations. Je suis plus stressé et surtout je ne suis pas trés fan de mon personnage. Je ne tente plus beaucoup et je ne crée rien. Et le rat crevé en train de pourrir en moi qu’est ce que c’est ?
D’ailleurs, l’odeur de charogne devient vraiment dérangeante. Les idées noires commençant à me monter trop violemment au cerveau je décide de tourner le dos au carnage écologique et de battre en retraite vers la cave où mes compagnons de route sont allés chercher un brin de fraîcheur et des litres de vins corse. Je rentre dans le chai. Comme je m’y attendais, il fait moins de 20°C et les autres en me voyant, et pour ne pas interrompre les explications de Christian, l’oenologue, me jettent des regards complices et interrogateurs. « Où étais tu ? »
Christian est en train d’expliquer, avec sa flamme apparemment toute calculée, une nouvelle technique de vinification des blancs qui consiste à réintégrer les mous dans les fûts après fermentation. Le procédé doit complexifier et décupler l’arôme du cépage vermantino ce qu’il nous propose de vérifier par le biais d’une dégustation comparative.
D’habitude curieux, je me fous à cet instant de ses explications alambiquées je prends un verre et descends quasiment d’un seul trait les crus proposés à la dégustation, et ce indéfféremment de leur couleur. Muscat, rouge, rosé et blanc tout y passe histoire de faire passer le coup de mou et sans détecter le goût de mou.
A l’issue de la visite je suis requinqué et mon esprit vagabonde sur des slogans vantant les mérites du vin de pays alors que nous montons l’escalier qui nous mêne au magasin de la cave. Si le Bordeaux est le vin des malades, le vin corse est celui des dépressifs. Pas mal.
La petite troupe se répartit dans le magasin et Christian joue désormais l’opus commercial de sa partition. Je suis toujours distrait. Pas question pour moi d’acheter des bouteilles, mes bagages de soute sont déjà remplis de charcuterie corse et l’émergence d’Al Qaeda a rendu impossible le transport du pinard en cabine. Mon regard vagabonde par la fenêtre pour admirer la descente du soleil sur les plans de vigne qui colonisent la plaine de Figari.
Ce faisant je croise mon reflet dans la vitre. Je suis en forme, hâlé, sculpté par une semaine, passée en maillot de bain, à nager, plonger, manger et dormir. Une barbe d’une semaine me donne un air de Peter O’Toole en pleine entreprise de fédération des tributs bédouines du Rub al Khali.
J’aime beaucoup ce reflet. Finalement je suis toujours fan de moi-même et je me sens prêt à faire mon retour sur le continent avec pour objectif de remettre le torrent à flot dans les mois à venir.
Des flots tumultueux si possible.
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